Les Italiens, ces immigrés devenus désirables

Après la victoire de l'Italie à la coupe du monde de football de 2006, les descendants d'Italiens (ici à Little Italy, Manhattan) étaient très fiers. En France, on le montrait beaucoup moins ! crédit photo : Wikimedia Commons
Après la victoire de l'Italie à la coupe du monde de football de 2006, les descendants d'Italiens (ici à Little Italy, Manhattan) étaient très fiers. En France, on le montrait beaucoup moins ! crédit photo : Wikimedia Commons

Entre la fin du XIXème siècle et les années 60, les Italiens constituaient la communauté étrangère la plus nombreuse de France. Si aujourd’hui, cette immigration et ses descendants se sont fondus dans la masse, l’intégration a bien été plus houleuse qu’il n’y paraît.

Tout commence à la télévision. Dans l’émission de Thierry Ardisson Salut les Terriens !, le 17 septembre 2016, Eric Zemmour parle – une fois n’est pas coutume – d’immigration. Il compare l’immigration maghrébine à celle des Italiens. « Le grand historien Pierre Milza, qui était mon maître à Sciences Po, avait écrit un livre sur l’immigration italienne, dont il était issu », explique-t-il, avant de poursuivre : « Et il a fait un chiffrage qui est complètement méconnu et très sidérant. Il a calculé qu’entre 1870 et 1940, il y avait eu trois millions et demi d’Italiens venus en France. Est-ce que vous savez combien il en est resté ? Un million cent mille. C’est-à-dire qu’il en est reparti les deux tiers. »

« Ceux qui voulaient vraiment devenir Français, restaient »

Après cet étalement de chiffres, il livre son analyse : « Pourquoi ? Parce qu’à l’époque, il n’y avait pas le regroupement familial – une des plus grandes bêtises d’après-guerre – et  il y avait un système d’assimilation qui faisait choisir les gens. Ils avaient le droit de préférer leurs racines, leur pays – et c’est tout à fait légitime – et dans ce cas-là, après un certain temps, ils repartaient dans leur pays. Ceux qui voulaient vraiment devenir Français, restaient ». Une déclaration qui mérite un petit décryptage, d’autant plus qu’elle laisse un léger goût amer aux férus d’Histoire et une question en suspens : l’intégration des Italiens en France aurait-elle été « facile » ?

Pour Stéphane Mourlane, maître de conférences en Histoire contemporaine à l’université d’Aix-en-Provence et chercheur, les choses sont plus complexes. « Effectivement, un grand nombre d’Italiens venus en France sont repartis. On estime, d’une manière générale, que 26 millions d’Italiens ont quitté la péninsule entre les années 1860 et 1960. La moitié environ serait rentrée. Après, c’est extrêmement difficile de pouvoir chiffrer précisément ces retours, sachant qu’ils ne sont pas non plus toujours définitifs. Certains retournent en France ou passent par la France pour s’installer de l’autre côté de l’Atlantique », explique-t-il, en réponse aux propos d’Eric Zemmour.

Eric Zemmour, sur le plateau de Salut les Terriens !, en septembre 2016. Source : capture d'écran
Eric Zemmour, sur le plateau de Salut les Terriens !, en septembre 2016. Source : capture d’écran

A la chasse aux Italiens

D’ailleurs, les raisons invoquées par le polémiste ne sont pas non plus tout à fait exactes. D’après Stéphane Mourlane, « Les retours de ces Italiens sont dus à plusieurs raisons, qui sont parfois liées. La première, c’est la conjoncture économique. La migration, à l’époque comme aujourd’hui encore, est très largement déterminée par le travail. La deuxième, ce sont les conflits, en particulier les deux guerres mondiales. En France, les Italiens répondaient aux ordres de mobilisation et rentraient donc au pays. Enfin, la xénophobie entre aussi en jeu, puisque contrairement à ce que peut penser monsieur Zemmour, ces Italiens ont été très mal accueillis en France ».

Des épisodes assez peu connus du grand public ont d’ailleurs marqué le XIXème siècle. Outre les rixes et manifestations xénophobes à l’encontre des « Macaronis », on note des épisodes sanglants comme les vêpres marseillaises en juin 1881 (voir encadré) et le massacre des Italiens à Aigues-Mortes (dans le Guard), en 1893. A l’époque, les préjugés à leur encontre étaient nombreux. « Contrairement à ce qu’on pourrait penser, le fait qu’ils partagent la même religion n’était pas un facteur d’intégration. Il faut rappeler qu’à cette époque (fin du XIXème-début du XXème siècle), la France urbaine était sécularisée. On considérait leur religiosité comme archaïque. Par exemple, la pratique des processions contribuait à les stigmatiser », commente le chercheur.

Infographie sur l'immigration italienne en France
Les 3 vagues de l'immigration italienne en France

« La vérité, c’est qu’ils crevaient la dalle ! »

Une cohabitation compliquée, mais motivée par le travail. « L’intégration s’est faite par le travail et parce qu’on faisait les métiers que les Français ne voulaient pas… Il y avait aussi l’école à l’époque, qui tenait un rôle non négligeable d’ascenseur social, aujourd’hui est en panne», estime Rocco Femia, directeur de la revue bilingue franco-italien RADICI. Puis, dès les années 70, la population italienne devient invisible dans l’espace public. « Elle ne pose plus de problème. On n’en parle plus puisqu’il y a de nouveaux flux migratoires, avec une altérité plus marquée », explique Stéphane Mourlane.

C’est ainsi que l’on se retrouve dans la position inverse. Où les immigrés d’hier sont devenus les « vrais » Français d’aujourd’hui. Et chose étonnante, certaines personnes issues de cette immigration italienne témoignent, aussi étonnant que cela puisse sembler,  du penchant raciste chez certains fils ou petits-fils d’émigrés. « Ça existe, paradoxalement ! » commente Rocco Femia, qui s’interroge : « Comment se fait-il que des gens qui ont vécu l’exclusion, la galère puissent aujourd’hui sermonner d’une société où l’immigré est un problème ? Peut-être parce que les gens viennent aujourd’hui de contrées plus lointaines, avec des cultures plus éloignées Dans l’esprit des personnes, italiennes comme espagnoles par exemple, c’est plus facile d’accepter une culture et une religion communes. Mais ce n’est pas vrai car cela n’a pas empêché la xénophobie anti-italienne en France aussi. Et puis aussi cette belle histoire, qui veut que nos émigrants italiens sont venus en France pour fuir Mussolini, elle aussi est partie  fausse. La vérité, c’est qu’ils crevaient la dalle ! De 1876 à 1976, ils ont été 27 millions à quitter l’Italie. 27 millions de pères, de mères, de fils et de filles. Et pourtant pas une seule ligne dans les manuels scolaires italiens. »

Il ajoute : « Comment pouvons-nous comprendre ce que nous sommes devenus si nous n’acceptons pas de regarder ce que nous étions vraiment, c’est-à-dire identiques aux immigrés d’aujourd’hui ? On s’invente une autre histoire. Ce besoin de se raconter une histoire de dignité qui est vraie en partie, car comme toute émigration il y a du noir et du blanc. C’est peut-être un peu de notre faute, si face à notre histoire, nous succombons à la tentation d’en construire une fausse. En édulcorant et en embellissant certaines tragédies et misères, on s’enferme dans le silence parce que nous ne voulons pas que nos enfants et petits-enfants et arrière-petits-enfants sachent combien la vie fut dure. Connaître ces choses constitue aujourd’hui un véritable vaccin contre la xénophobie. Parce que c’est bien de cela qu’il s’agit en Italie, en France en Europe, lorsqu’on propage des préjugés raciaux et que l’on a des comportements discriminatoires à l’encontre des étrangers. »

« Ils n’assimilent pas leur cas aux migrants d’aujourd’hui »

Un sentiment partagé par les jeunes générations. « Je ne sais pas si c’est une question de génération ou d’études – j’ai fait Histoire – mais j’ai l’impression que les première et seconde générations sont assez critiques », raconte Florie, une jeune femme de 25 ans qui vit actuellement à Boston. « J’ai du mal à comprendre qu’ils n’assimilent pas leur cas aux migrants d’aujourd’hui… Après effectivement, mes grands-parents ont essayé de s’intégrer très rapidement, d’où le fait qu’ils ne parlaient pas italien à leurs filles. Ils ont appris très vite le français, mais ils sont restés aussi dans un système un peu de diaspora au début ».

Pour Léo, qui a la nationalité italienne mais qui a grandi en France, même son de cloche : « Mon oncle en est un exemple. Je n’’ai plus trop de rapports avec lui. Il est devenu plus français que les Français si tu l’écoutes, mais seulement quand ça l’arrange. C’est d’ailleurs un point commun entre beaucoup d’ex-immigrés. Dans les régions à forte concentration de 2ème ou 3ème génération d’immigrés italiens, espagnols ou polonais, le FN fait un carton ». Et c’est bien dommage.

Les vêpres marseillaises, racontées par Stéphane Mourlane

« En juin 1881, les troupes françaises rentrent de Tunisie où la France vient d’établir son protectorat. Elles sont accueillies par une foule en liesse sur le Vieux-Port de Marseille. Tous les bâtiments sont tapissés du drapeau français, et d’un coup des sifflets se font entendre. Tous les regards se tournent alors vers le bas du boulevard de la République où siège le club national italien. C’est une association d’Italiens, qui a eu le mauvais goût de laisser sur le balcon un drapeau tricolore, mais pas avec les bonnes couleurs ! Il s’en suit trois jours de chasse à l’Italien. Plusieurs morts, des blessés… on voit bien que ce que l’on reproche ici aux Italiens, c’est bien leur manque de loyauté envers la France. »

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