Jeunes « de banlieue » + réseaux sociaux = solidarité

Mohamed Diakité, au centre de l'image, entouré de migrants près du métro Stalingrad, à Paris, le 26 octobre 2016. Crédit photo : Mohamed Diakité
Mohamed Diakité, au centre de l'image, entouré de migrants près du métro Stalingrad, à Paris, le 26 octobre 2016. Crédit photo : Mohamed Diakité

Fin septembre, un jeune homme de Sarcelles s’est lancé dans un défi sur Facebook : organiser une distribution de nourriture aux sans-abris à Paris, puis appeler un autre quartier à faire de même. L’initiative continue, des semaines après. Reportage.

Sarcelles, octobre 2016. Il fait doux ce samedi après-midi dans cette ville « de banlieue », située au nord de Paris. En la traversant à partir de la gare de Garges Sarcelles, on croise barre d’immeubles et fresques de street-art. Un « Coexist » de Combo, puis une œuvre de C215 peinte sur une école élémentaire. On y voit des élèves de toute origine, portant le bonnet phrygien.

« Cette scène m’a vraiment fait mal au cœur »

Arrivée en rer, Sarcelles accueille avec cette fresque du street artiste Combo. Crédit photo: Roxanne D'Arco
Arrivée en rer, Sarcelles accueille avec cette fresque du street artiste Combo. Crédit photo: Roxanne D’Arco

Quelques blocs plus loin, devant la maison de quartier des vignes blanches, ça chahute dans tous les sens. Des jeunes écoutent de la musique dans une voiture à côté. A l’intérieur du bâtiment, des personnes entrent et sortent, tandis qu’une voix se fait entendre au micro. « C’est une fête comorienne. La maison de quartier, c’est là où l’on a grandi, où on se rencontre et où tu retrouves tout le monde », éclaire alors Malik Diallo, 27 ans. Le jeune homme se tient devant l’entrée avec deux amis d’enfance… Ce chauffeur-livreur, originaire de Sarcelles est devenu avec ses amis une célébrité locale. Depuis des semaines, les médias et réseaux sociaux ont parlé de son défi Facebook pour aider les sans-abris.

« J’ai l’habitude de livrer des clients dans le XIXème. Un jour, j’y ai aperçu une femme qui avait à peu près l’âge de ma mère avec un enfant qui dormait au sol, sur un carton. Cette scène m’a vraiment fait mal au cœur », se souvient Malik. Un déclic pour le jeune homme. Il cherche des idées puis se souvient des défis sur Facebook (Ice Bucket challenge et autres concours de beuverie) et leur viralité. L’idée est lancée. Après en avoir parlé avec ses amis, la bande fait sa distribution deux jours après.

Pas de différence entre SDF et migrants

Succès immédiat sur Facebook, mais aussi dans les médias de France et à l’étranger. « C’est le concept qui les a marqués ». Un choc pour cette bande de jeunes d’une ville bien souvent mal perçue dans les médias, et une fierté pour bien des Sarcellois. Par la suite, plusieurs quartiers ou communes se sont aussi lancés dans cette initiative. Bien que les médias aient surtout mis l’accent sur l’aide aux migrants, le jeune homme précise la portée de son geste. « A la base, c’était pour les sans-abris parce que ça enveloppe tout le monde » explique-t-il avant d’ajouter : « Ça a été mal interprété et c’est allé plus vers les migrants. En tout cas jusqu’à aujourd’hui, on ne fait pas de différence vis-à-vis de ceux qui sont dans la rue ».

Une partie des tentes installées à Stalingrad, à Paris, le 26 octobre 2016. Crédit photo : Roxanne D'Arco
Une partie des tentes installées à Stalingrad, à Paris, le 26 octobre 2016. Crédit photo : Roxanne D’Arco

Quelques jours plus tard, le 26 octobre, la nuit est tombée sur Paris. En sortant de la station Stalingrad, rue de l’aqueduc, on croise une cinquantaine de tentes. Côté rue, protégée par son abri de fortune, une famille, avec un petit garçon, se retrouve pour le dîner. Voitures et passants continuent leur route, comme habitués à ce triste spectacle. A quelques mètres de là, sur l’avenue de Flandre, ce sont deux à trois fois plus de tentes qui sont alignées les unes à côté des autres. Il est plus de 21heures et des personnes sans-abris, des migrants pour la majorité d’entre eux vont à la rencontre des associations ou de personnes anonymes venues leur apporter un peu d’aide.

« Moi, je leur distribue du lait ? »

Autour de quelques voitures se forment un attroupement. « Elles sont où les bouteilles d’eau ? » « Moi, je leur distribue du lait ? » Ils sont une dizaine de jeunes, venant de Carrières-sous-Poissy (dans les Yvelines). Chacun s’applique dans son rôle au sein de la distribution. Dirigeant les opérations et sortant du ravitaillement d’une twingo rouge, Mohamed Diakité garde un œil sur tout. Pour ce jeune homme de 26 ans, cette action n’est pas vraiment un défi mais une action qui lui tient vraiment à cœur.

« Malik est un ami, j’ai la même manière de penser et c’est clair que ça m’a encore plus motivé » explique-t-il. « Après, je n’ai pas attendu d’être nominé à mon tour pour lancer un événement sur Facebook. Beaucoup, hors de mon quartier voire même de ma ville, ont participé ». Résultat : de l’eau, du lait et de la nourriture pour deux cents personnes à distribuer. A côté de la voiture, un attroupement se forme pour tenter d’avoir un des vêtements donnés par l’équipe du 78. De quoi provoquer de petites disputes entre migrants. « Attendez, mettez-vous en ligne ! » demandent Mohamed et ses acolytes.

« Non, il n’y a pas de femmes à marier ! »

Mohamed, 26 ans, distribue de la nourriture avec des proches et des amis, à Paris, le 26 octobre 2016. Crédit photo : Roxanne D'Arco
Mohamed, 26 ans, distribue de la nourriture avec des proches et des amis, à Paris, le 26 octobre 2016. Crédit photo : Roxanne D’Arco

A quelques mètres, la nièce de l’organisateur parle avec un migrant. « C’est chaud de vivre comme ça dans le froid », lui dit la jeune étudiante. Il répond : « ça fait trois mois que je suis là ». Malien, il explique qu’on lui a volé son portefeuille et ses papiers. Impossible pour lui de prouver son identité et d’entamer les démarches de demande d’asile à ce jour.

Un peu plus loin, une des jeunes femmes revient en riant. Elle rapporte qu’un des migrants lui a demandé si certaines d’entre elles étaient à marier. Sur le ton de la rigolade, mais avec un petit côté protecteur, Mohamed lance : « Hey, c’est ma nièce là ! Non, il n’y a pas femme à marier ! » Rires des deux côtés de la rue.

Le grand cœur de quartiers mal vus

Aider, c’est aussi l’occasion de partager et d’en apprendre plus sur ces personnes dans le besoin. « A 18 ans, on ne pense pas forcément à dépenser l’argent qu’on a gagné à la sueur de son front pour des personnes que l’on ne connait pas. Avec plus de maturité, on prend conscience de certaines choses. Ici, ils doivent être au moins deux cents, c’est choquant ! » estime Mohamed, regardant autour de lui.

Jeunes et migrants réunis après la distribution rue de Flandre, à Paris, le 26 octobre 2016. Crédit photo : Mohamed Diakité
Jeunes et migrants réunis après la distribution rue de Flandre, à Paris, le 26 octobre 2016. Crédit photo : Mohamed Diakité

Un entrain qui conforte aussi Malik, le Sarcellois. « On a la chance de faire vivre cette chaîne, de la faire grandir chaque jour en nominant des amis, qui en nominent d’autres à leur tour. » D’ailleurs, ce samedi matin, c’est au tour de Nana Touré. Sarcelloise et aide-soignante, la jeune femme de 30 ans est la sœur d’un des premiers participants aux côtés de Malik. Elle est actuellement en plein préparatif avec un groupe de femmes, réunissant « sœurs, belle-sœurs et copines ».  « J’appréhende un peu le jour J », nous explique-t-elle à deux jours de la distribution, via Facebook messenger avant d’ajouter :  « je sais qu’il ne sera pas possible de nourrir tout le monde, ce qui me fait déjà un pincement au cœur mais je suis tout de même fière de participer à ce défi ».

Preuve d’un élan qui ne faiblit pas. Et lorsqu’on demande à Malik s’il s’y s’attendait, il n’hésite pas : « On a grandi dans de grandes familles avec cette culture du partage. Les quartiers ne sont pas aussi mauvais que ce que l’on peut voir sur W9 ! C’est peut-être le cas de dix pour cent des personnes qui y vivent, mais pas plus ! Le reste, ce sont des gens biens. »


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