Au-delà des lignes, au-delà des barreaux, réinsérer les détenus à travers l’écriture

Pixabay

Un constat inquiétant : 11% des détenus de France souffrent d’illettrisme, et 35% ont du mal à lire et à écrire. Ainsi, la fondation M6 a lancé, le 1er janvier, le concours d’écriture « Au-delà des lignes » dans 12 établissements pénitentiaires français. Un moyen pour les prisonniers de s’évader de leur quotidien, mais aussi de se réinsérer dans la société.

Ils sont 113 écrivains en herbe à avoir répondu à l’appel à textes lancé par des enseignants de maisons d’arrêt en début d’année. La première édition d’ « Au-delà des lignes » a rencontré un franc succès auprès des détenus. Hommes et femmes, mineurs et majeurs, tous étaient représentés. Au final, 4 textes ont été retenus par un jury composé de 13 fines plumes, dont le romancier et scénariste Rachid Santaki. « Il y a eu quatre lauréats : un homme, deux femmes, et un mineur », fait-il savoir, avant d’ajouter « l’idée c’était que les détenus puissent s’évader de leur condition et travailler sur une thématique. Cette année, on a choisi les souvenirs d’enfance ».

Affiche Au-delà des lignes, un concours d'écriture pour les détenus organisé par la fondation M6
Le concours est plus qu’une simple démonstration littéraire. Il s’agit de “donner la plume à ceux qui ne la prennent pas”

Des mots pour des maux

A la clef pour ces 3 graines d’écrivain, un accompagnement prolongeant leur apprentissage de la langue française, mais pas que. A la fin de leur peine, « un organisme partenaire qui s’occupe de la formation et de l’insertion accompagnera les gagnants », fait valoir Rachid Santaki. Lui qui intervient régulièrement auprès des jeunes dans les maisons d’arrêt en est persuadé : la lecture et l’écriture sont des facteurs de réinsertion vitaux. « Écrire vous oblige à vous structurer. C’est un bon moyen pour se transposer. L’écriture et la construction, c’est un moyen de se raccrocher à la société », explique-t-il. Il ajoute, catégorique, « de toute manière, l’illettrisme, c’est l’exclusion ».

Que ce soit pour trouver un travail, pour se faire des amis, ou communiquer avec sa famille, lire et écrire sont des compétences indispensables à l’intégration. Surtout lorsque l’on sort de prison, après avoir parfois purgé une peine de plusieurs années. « C’est quelque chose de clef dans l’environnement », précise Rachid Santaki. « Plus vous êtes à l’aise pour communiquer, plus vous êtes à-même de vous ouvrir des portes », analyse-t-il, avant de constater « C’est quelque chose d’essentiel pour sortir d’une situation d’exclusion. On ne s’en rend peut-être pas compte parce qu’on le maitrise. »

Gislaine et les jeunes

Le concours « répond à une demande des enseignants qui trouvent ça très intéressant », explique l’auteur. Il salue d’ailleurs l’engagement de ces professeurs, essentiels selon lui dans la dynamique de réinsertion des détenus. « Les enseignants en maison d’arrêt font un travail remarquable », se félicite-t-il. La crème de la crème des éducateurs, il l’a trouvée en la personne de Gislaine. « Elle est à la retraite, mais continue de bosser à temps partiel à la maison d’arrêt. Il faut vraiment avoir envie d’aller enseigner en prison. C’est une démarche volontaire, que Gislaine incarne parfaitement », résume-t-il.

Cette enseignante, il la rencontre dans le cadre du concours, dans la maison d’arrêt de Rouen. Chaque membre du jury était invité à se déplacer dans un établissement pénitencier afin d’échanger avec les candidats. « Chacun a joué le jeu », congratule Rachid Santaki. Pour lui, cette expérience aura été très enrichissante, et ponctuée par l’humour des jeunes. « On a passé un moment très sympa, on a rigolé », raconte-t-il. « Les jeunes se chambrent. C’est un truc propre aux quartiers, une sorte de manière de dédramatiser les situations. »

Au-delà du simple moment de détente, cet échange « a été un vrai dialogue », soutient l’auteur. Ce genre de moment lui permet de « comparer comment les personnes vivent au quotidien ». Le rapport à culture, les codes propres à ces jeunes, Rachid Santaki aime les percer à jour. « C’est ce que j’aime dans les rencontres », livre-t-il.

Les jurys du concours Au-delà des murs se sont tous rendus dans des établissements pénitentiaires. Crédits: Aurélien Faidy/M6
Les jurys se sont tous rendus dans des établissements pénitentiaires. Crédits: Aurélien Faidy/M6

« La carapace tombe »

Étrangement, cet humour ne se retrouve pas dans les textes. « Il y a des gens pour qui l’écriture est une forme d’exutoire. Il y avait des écrits très touchants, notamment par rapport à la disparition d’un proche. Il y avait des textes lourds aussi, chargés d’émotions. Bizarrement, quand il s’agit d’écrire, on ne va pas forcément dans l’humour, mais plutôt dans quelque chose qui correspond au contexte », témoigne l’auteur. « A l’écrit, la carapace tombe, ça relève de l’intime », souligne-t-il.

D’ailleurs, c’est un des détenus qu’il a rencontré à Rouen qui a vu son texte récompensé par un lauréat. C’est avec une certaine fierté qu’il en parle : « Parmi les jeunes que j’ai eus, il y en a un qui s’appelle François. Il a gagné le concours, et va être suivi en formation à sa sortie ! »

La dimension didactique apparait pour les détenus comme pour les jurés. Lors de ce dialogue de 2 heures entre Rachid Santaki et les jeunes, l’auteur a pu « voir comment la société évolue au travers de leur regard ». Car si elle continue de tourner sans eux, ils en font toujours partie.

Ci-dessous, les textes des quatre lauréats (cliquez pour agrandir) :


Écrit par
Autre article de Rémi Yang

Les femmes en piste pour la coupe du monde de foot des sans-abris

3   1 gardien, 3 joueurs, 4 remplaçants… Voilà la composition type d’une équipe...
Lire la suite

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.