Lutter contre la radicalisation autrement

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À Bordeaux, le tout nouveau Centre d’Action et de Prévention contre la Radicalisation des Individus (CAPRI) a ouvert ses portes le 9 janvier 2016. Gratuite, la structure associative propose une méthode pluridisciplinaire inédite pour venir en aide aux jeunes et à leur famille. Une approche qui pourrait bien bousculer les idées reçues sur la radicalisation.

Sous le choc, dévastées et désemparées, des dizaines de familles se sont tournées vers la première structure associative destinée à prévenir et lutter contre la radicalisation. Le CAPRI, dont l’adresse à Bordeaux demeure secrète, reçoit, écoute, rassure et apporte son soutien aux proches de jeunes radicalisés. « On travaille essentiellement avec les familles, car les jeunes ne viennent pas spontanément », commente Marik Fetouh, secrétaire général et porte-parole de l’association. « On fait d’abord du soutien psychologique puis une thérapie familiale. Parfois, les effets sont suffisants pour toucher les jeunes sans qu’on ne les rencontre, car leurs familles sont plus compréhensives. Les liens affectifs sont réactivés et ça crée, chez les jeunes, une forme de curiosité », poursuit-il.

La famille au cœur du processus

Une curiosité qui pousse ces adolescents et jeunes adultes en rupture, familiale, sociale et culturelle, à rencontrer les experts du CAPRI, puis, à suivre un programme d’intervention adapté, à hauteur d’un à deux rendez-vous par semaine. Ici, le jeune est acteur de sa « réhabilitation psychosociale », selon les termes de Marik Fetouh. « On n’aime pas le mot “déradicaliser”, ça donne l’impression que le jeune est passif et qu’on va  lui changer son logiciel alors qu’au contraire, on le rend acteur de sa prise en charge ! On est un appui, une aide. On n’est pas là pour faire du lavage de cerveau », précise-t-il.

Une aide qui place, à dessein, la cellule familiale au cœur du processus. « Des jeunes deviennent fondamentalistes, mais ne sont pas dans la radicalisation violente. Ils n’ont pas pour projet de partir en Syrie. Mais cela crée des conflits familiaux. Ces tensions créent, à leur tour, une vulnérabilité de ces jeunes par rapport au discours djihadiste. Notre rôle est d’apaiser la relation entre la famille et le jeune ».

L’emprise mentale en cause ?

Pour la première fois en Europe, une psychologue spécialisée dans l’emprise mentale et la sortie de secte se penche sur les cas de radicalisation. Au sein du CAPRI, elle évalue le degré d’emprise mentale des personnes accompagnées. Mais la théorie explicative, avancée notamment par l’auteure Dounia Bouzar, ne se retrouve pas au CAPRI. « On l’a testé sur les 30 jeunes du centre et, pour l’instant, il n’y a aucun cas d’emprise mentale », lance Marik Fetouh, qui conclut que ce n’est pas, ici, le levier principal de radicalisation. « Des techniques de manipulations mentales sont utilisées par Daesh, notamment via des vidéos. Mais finalement, ce sont les mêmes techniques que celles utilisées par les publicitaires, les communicants et les hommes politiques. Elles n’enlèvent pas à la personne son libre-arbitre », estime-t-il.

Le CAPRI diffuse un contre-discours destiné à déconstruire les argumentaires djihadistes.

Le problème n’est pas la religion

Dans son approche pluridisciplinaire, le CAPRI, cofondé avec la Fédération Musulmane de la Gironde, intervient aussi sur le fait religieux, avec l’appui d’imams. Mais là encore, contrairement aux idées reçues, l’outil n’est pas aussi salutaire que ce qu’on pourrait imaginer. « On a essayé le discours, leur expliquer le Coran et certaines notions, comme le djihad, mais ça ne marche pas. Le problème n’est pas là. Ce sont des jeunes qui sont souvent peu pratiquants et peu croyants », juge le secrétaire général de l’association.

Loin d’être inutiles, les imams interviennent pour analyser les livres et les sites web consultés par les radicalisés, afin d’identifier l’école doctrinale dont ils se réclament. « Les imams nous disent si c’est un site wahhabite, hanafite ou djihadiste par exemple, et on évalue grâce à eux le degré de dangerosité. Pour l’instant, on n’a pas eu connaissance de préparations d’attentats. C’était plutôt des jeunes qui étaient en partance pour la Syrie et dont il vaut mieux empêcher le départ », confie-t-il.

L’insertion sociale en ligne de mire

Pour Marik Fetouh, ces jeunes ne basculent pas après des années de fondamentalisme religieux mais bien du jour au lendemain sur fond de malaise psychologique et social. « Ils sont dans des situations de fragilité psychologique importante, avec des tensions familiales, et n’arrivent pas à percevoir un avenir. Un mur psychologique se dresse devant leur future insertion sociale », explique-t-il. « De l’autre côté, Daesh propose une place dans la communauté, d’être aimé et d’avoir un salaire. Ils ne veulent pas faire le djihad parce que c’est inscrit dans le Coran, mais parce qu’on leur promet une vie meilleure », jauge-t-il.

La prise en charge psychosociale du CAPRI consiste alors à briser ce mur. « Une fois qu’on a réglé les problèmes familiaux et que le jeune se dit qu’on peut quand même s’en sortir en France, on peut le réinsérer socialement », estime Marik Fetouh. « On a autant de cas de radicalisation que de jeunes, mais on s’adapte. On a tous les outils pour pouvoir intervenir », poursuit-t-il, ravi d’offrir une deuxième chance à des jeunes qui méritent d’être entendus, avant de conclure, « on a une vision des choses ouverte, sans stéréotypes ou préjugés, ce qui est assez rare en France aujourd’hui… »


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