Une web-série qui parle des quartiers oubliés

© Céline Sarr

Le collectif Tribudom réalise depuis quatre ans un feuilleton participatif avec des habitants de quartiers dits “sensibles” du nord-est parisien et de la proche banlieue. L’idée : mettre en lumière des histoires singulières et créer des passerelles entre les populations pour favoriser la mixité sociale.

Plusieurs enfants, dans la cour d’une école parisienne, entament un jeu de récréation et chantonnent une comptine : « Dans la maison sous terre… Omawé, omawé…Tao tao ouistiti… Tao tao ouistiti… »

Mais ce n’est pas un jour d’école classique. En cette semaine de vacances scolaires, quelques jeunes motivés participent à un tournage. Les acteurs néophytes doivent jouer une scène dans laquelle une élève est rejetée par ses camarades. Autour d’eux, une équipe de réalisateurs et de techniciens.

La scène terminée, tous passent à la suivante. Cette fois-ci, c’est une discussion entre trois jeunes filles, assises sur un banc. Les responsables du tournage leur font rejouer la prise jusqu’à ce qu’elle leur convienne.  « Mais c’est comme chez les plus grands », sourit Valérie Nataf, la comédienne qui interprète l’institutrice. Âgée de 29 ans, celle-ci s’est lancée dans une carrière d’actrice et a déjà intégré le générique de quelques séries télévisées et de courts métrages.

Filmer le silence

Or, là, c’est différent : Valérie Nataf participe à une web-série écrite et interprétée par des habitants de quartiers du nord-est parisien et de la proche banlieue. À l’initiative, le collectif Tribudom, une association qui réunit cinéastes et techniciens.  Ils ont lancé en 2012 « Demain, j’lui dis » et préparent actuellement la quatrième saison. Les deux scènes avec les enfants alimenteront le premier épisode.

Celui-ci raconte l’histoire d’une petite fille qui est expulsée de son logement avec sa mère. Une autre élève, qu’elle maltraite à l’école, apprend la nouvelle et la fait chanter. Si elle n’arrête pas de l’embêter, elle dévoilera ainsi son (triste) secret à leurs petits camarades. Par la suite, les deux filles finiront par s’entendre et se rapprocher…

La saison 4, préparée par sept réalisateurs et une quarantaine de techniciens, compte cinq épisodes. À chaque fois, les histoires et les personnages changent. « Mais il y a toujours un fil rouge : là, c’est le silence, glisse Naïma Di Piero, l’une des réalisatrices de la web-série et permanente de Tribudom. Les années précédentes, nous avons abordé la question du malentendu ou un territoire précis, celui du 19e arrondissement parisien. » Les scénarios sont écrits en amont du tournage lors d’ateliers prévus à cet effet notamment dans des écoles où chacun invente l’histoire, parfois inspirée de faits réels.

Des histoires porteuses d’émotion

Le titre de la web-série « Demain, j’lui dis », va changer cette saison. Naïma Di Piero n’est pas encore en mesure de donner le nouveau patronyme : il sera trouvé à la fin du tournage.

Malgré cette évolution, le but du jeu ne varie pas depuis l’épisode pilote : il s’agit toujours de donner la parole aux représentants des quartiers… oubliés. « Ils sont constitués d’histoires singulières, riches et complexes, porteuses de sens et d’émotion », ajoute la réalisatrice, un an après que la chaîne de télévision américaine Fox News eut parlé de « no go zones » dans la capitale française.

tribudom1Son leitmotiv : créer du lien social entre des habitants des quartiers populaires qui vivent au même endroit, mais ne partagent pas les mêmes préoccupations, la même culture, les mêmes difficultés. Et la web-série participative, projetée dans des salles de cinéma en France, des festivals (festival du court à Clermont-Ferrand par exemple) et sur le site web de « Demain, j’lui dis », y contribue.

Des quartiers sensibles, car “ouverts”

« La série est un formidable outil de rencontres, d’échanges et de participation collective, car “faire ensemble” permet de faire bouger les lignes en changeant son regard sur l’autre », précise Naïma Di Piero.

Le collectif Tribudom s’est constitué au lendemain de l’élection présidentielle de 2002, lorsque Le Front national se hissait au second tour du scrutin.  Des réalisateurs, des techniciens, des plasticiens, des photographes, des musiciens avaient alors commencé à travailler dans des quartiers dits « sensibles » du nord-est parisien et de la proche banlieue.

Pour les membres du collectif Tribudom, cette expression revêt une autre signification. « Ces quartiers, nous les trouvons sensibles, parce qu’ils sont ouverts à d’autres cultures, mélangés,  dynamiques, agités, révèle Naïma Di Piero, dans le collectif depuis quelques années. Il y a une force, une ouverture et une énergie évidentes qui nourrissent nos créations. » Depuis 2012, elles se présentent sous forme de web-série, donc. Mais Le collectif a d’autres projets. Il entend également former des jeunes éloignés de l’emploi aux métiers de l’audiovisuel.

Reste une interrogation : les comédiens en herbe de « Demain, j’lui dis » vont-ils sauter le pas et démarrer une carrière de cinéaste ?

Tribudom ne filme pas que des enfants, preuve en images avec cet épisode qui date de 2012.


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