Mustapha Kharmoudi : « Il faut sortir de ce cercle vicieux où l’un radicalise l’autre et vice-versa »

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« L’Humanité tout ça, tout ça » a d’abord été écrite pour être une nouvelle, avant d’être primée comme lauréate du prix théâtre Tarmac en 2011. Depuis fin janvier, la pièce revient sur les planches avec une mise en scène de la compagnie Volubilis. Mustapha Kharmoudi, son auteur nous explique comment est née cette histoire, plus que jamais d’actualité, d’une petite fille qui arrive en France clandestinement avec sa maman. 


Comment est née cette pièce de théâtre ?
En fait, il y a plusieurs circonstances. La première est le discours de Nicolas Sarkozy prononcé à Grenoble le 30 juillet 2010. J’ai alors pensé qu’il ne s’agissait pas là d’un discours politique. Que pouvait-il gagner à dénigrer les Roms avec une telle violence ? Bien sûr, il pouvait grappiller des voix mais il pouvait également en perdre. Après coup, je me suis dit que c’était un discours idéologique, tout comme l’est celui sur la déchéance de nationalité. Mais « tout ça pour quoi ? ». Pour cinq déchéances par an à tout casser comparées à des millions de personnes qui vont se retrouver fragilisées ?

Et puis il y a eu une rencontre… enfin une disparition, n’est-ce pas ?
A une époque, tous les matins à la même heure, je traversais un pont. Il y avait une dame, issue des gens du voyage ou peut-être Tsigane ou Roumaine qui mendiait avec sa fille. Et puis un jour je ne l’ai plus revue. Je ne m’en suis pas rendu compte tout de suite mais à un moment je me suis demandé depuis combien de temps je ne l’avais plus vue. Et puis je me suis dis « Attends Mustapha, tu peux pas avoir fait ça, t’es pas celui qui est passé sans jamais se demander ce qu’il lui est arrivé. Ce serait comme renier ton humanité ». J’ai alors décidé que j’allais me raconter cette histoire, que la petite fille allait me dire ce qu’il s’est passé. Donc je me suis enfermé pendant deux mois et j’ai écrit.

Pourquoi avoir choisi de raconter cette histoire par la voix d’une petite fille ?
J’avais envie de sortir de ce que font les gens d’habitude et de rompre avec les codes politiques, politiciens, didactiques, pédagogiques, provocateurs, révoltés, agressifs ou qui ménagent. En effet c’est une petite fille qui parle en mauvais français mais de façon très poétique. Elle raconte des choses ordinaires qui lui arrivent mais des choses violentes comme lorsqu’elle explique qu’elle a envie de faire pipi, qu’elle se retient mais qu’elle se soulage finalement dans le coffre d’une voiture et que sa mère la baffe. Ça été un texte éprouvant à écrire, au bout de deux mois d’écriture j’avais perdu dix kilos. Et il est éprouvant à écouter. Une fois, une comédienne en a fait une lecture en prison, les détenus ont fondu en larme.

Quel message avez-vous voulu faire passer avec ce texte ?
Je l’ai d’abord écrit pour moi. Et puis je voulais montrer aux autres, pas seulement aux politiques mais à tout le monde, que ce sont des gens comme cette petite fille qui sont écrasés avec certains discours, comportements et silences. La pièce montre une victime. Cette petite fille ne dit rien, elle supporte tout, elle subi toutes les misères, on lui a même cassé la jambe pour qu’elle boîte et qu’elle puisse apitoyer les gens. Elle, elle veut juste une poupée.

Que pensez-vous des réactions européennes, et notamment françaises, de rejets mais aussi de solidarités ?
Je vois bien qu’il y a des gens qui se démènent pour accueillir et aider ces étrangers. Je connais la générosité potentielle du peuple français et son expression quotidienne. Mais j’ai le sentiment qu’il y a un vent qui aveugle les gens, pas uniquement en Europe mais partout. Je pense que nous vivons une époque de recul civilisationnel général. Les politiques n’offrent plus de perspectives d’avenir, ni même de directions alors on cherche une victime, un bouc-émissaire, notamment dans la figure de l’étranger. Cette victime subit alors les assauts des autres. Quand une personne grandit avec ça, elle a du mal à aimer la France ou l’Europe. Mais en fait tout le monde est victime.

Que peut-on faire ?
Il faut arrêter de tourner avec des caricatures d’analyses ou des arguments qui dégradent la société. Il faut sortir de ce cercle vicieux ou l’un radicalise l’autre et vice-versa. Je pense que la situation est suffisamment grave pour savoir s’arrêter et entendre la voix d’un être humain, dans ma pièce c’est la voix d’une petite fille. L’idée est de dire que chacun devrait un peu entendre les voix qui sont en nous, les voix authentiques.


Sur quoi travaillez-vous actuellement ?
Je viens de finir une nouvelle pièce tragi-comique qui s’appelle « De l’inculture comme arme suprême contre le capitalisme ». Il s’y trouve un passage important, d’une rare violence. Quelqu’un dit : « 1% de la population sur Terre détient 50% des richesses. Comme personne ne m’a protégé contre cette injustice, et bien je ne me sens plus solidaire avec personne. Et je voudrais que tous les humains crèvent, les uns après les autres». Et ça traduit un peu ce que j’ai dit précédemment. On ne donne plus de perspectives, on laisse les gens sans rien. Pour autant, il faut se battre. Moi, je suis dans cette dynamique, il ne faut pas baisser les bras.


Mustapha Kharmoudi est un militant de longue date de la cause des immigrés, ancien directeur de la Maison de la Méditerranée à Belfort, ex-membre du conseil national pour l’intégration des populations immigrées. L’intellectuel se consacre aujourd’hui à l’écriture.

« L’Humanité tout ça tout ça »
mis en scène et joué par la compagnie Volubilis
jusqu’au 6 mars 2016
au théâtre de la Manufacture des Abbesses (Paris 18e)
du jeudi au samedi à 21h00 et le dimanche à 17h00

Le texte est également publié aux éditions Lansman


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