« Thé de la fraternité », une expérience qui redonne foi

© Mbzt

Les 9 et 10 janvier derniers, le Conseil français du culte musulman (CFCM) mettait sur pied une initiative forte destinée à commémorer « l’esprit du 11 janvier », le « thé de la fraternité». Un an après les attentats à Charlie Hebdo et à l’Hyper Casher, des centaines de mosquées à travers le pays ont ouvert leurs portes au grand public. Le but ? Echanger, partager, questionner et surtout révéler le vrai visage de l’islam, loin, très loin de celui véhiculé par les terroristes. Respect mag s’est rendu à la Grande Mosquée de Paris.

La grisaille dominicale n’entache pas la splendeur de la Grande mosquée de Paris. La plus ancienne mosquée de France, au style mauresque, se repère de loin avec son minaret culminant à 33 mètres. La porte du lieu de culte franchie, un jardin à l’andalouse nous accueille, entourés d’arches, d’arabesques et de zelliges, ces mosaïques en terre cuite. Envoûté, on s’y promène doucement, prenant ici et là des photos, côtoyant des jeunes, des plus vieux et même des familles. Une petite tête blonde court d’ailleurs entre les fontaines et les palmiers tandis que deux amies conversent avec un jeune musulman devant un panneau illustrant les gestes de la prière. « Je suis venue pour apprendre à connaître un peu plus des concitoyens et découvrir une religion qu’on ne connait sans doute pas assez », explique une étudiante. « Moi c’est pour découvrir la religion musulmane dans ce qu’elle a de plus concret et m’ouvrir un peu à cette culture qui est là, parmi nous », confie Mathieu, avant d’ajouter : « je pense que c’est une bonne chose d’ouvrir au public ces lieux. C’est fondamental même pour que tout le monde se comprenne et vive ensemble ». Et c’est précisément pour cette raison, pour louer la fraternité et le vivre ensemble, que le CFCM a lancé cette vaste opération de portes-ouvertes dans les mosquées. « Les personnes qui viendront pourront poser toutes les questions qu’elles souhaitent, même les plus taboues, sur notre religion, la manière de faire la prière, autour d’un thé et de pâtisseries », expliquait à l’AFP Anouar Kbibech, président du CFCM. « Le but est d’initier un dialogue pour mieux de se connaître et casser la méfiance », poursuit-il.

L’abc de l’islam avec un imam

Puis loin, dans l’imposante cour intérieure, les gens se rassemblent autour d’un imam. Absorbé, chacun tend une oreille attentive lorsque le dignitaire musulman énumère les cinq piliers de l’islam en guise d’introduction. « Le premier pilier est la profession de foi », explique l’imam. « Un musulman doit déclarer avec conviction qu’il croit en Allah », déclare-t-il, avant de détailler les quatre autres piliers que sont la prière, la zakat (un don aux pauvres), le jeûne du ramadan et le pèlerinage à la Mecque. « Les trois derniers piliers ne sont pas obligatoires pour ceux qui n’ont pas la santé où les ressources financières suffisantes », précise-t-il. Les questions fusent dans l’audience. Des basiques : « Quelle formation avez-vous suivi pour devenir imam ? ». Aux plus pointues : « Quels sont les points de divergence entre sunnites et chiites ? ». La foule agglutinée écoute avec la plus grande attention, acquiesce, réagit, relance. « Et pour le voile ? », lance t’on sans préavis. « Pas facile de résumer pour le voile », répond l’imam, amusé. « Il me faudrait bien deux heures pour répondre à cette question. Pour faire court, il est dit dans le Coran que la femme doit porter une tenue correcte avec un voile sur les cheveux. Mais rien à voir avec le niqab que l’on peut voir en Arabie Saoudite ! », tacle-t-il au passage. L’exercice se poursuit. L’imam répond avec humour et bonne humeur, fait des comparaisons avec d’autres religions, donne des exemples qui parlent à son public et distille des messages forts. « Vous savez, si le musulman, le chrétien ou le juif est mauvais, ce n’est pas sa religion qui est mauvaise, c’est lui qui l’est », dit-il, grave. « Il faut apprendre à se connaître. On peut vivre ensemble si on enlève la haine. Ce n’est pas facile, surtout aujourd’hui, mais impossible n’est pas français ! », fini-t-il par lâcher avec le sourire.

« On ressent quelque chose dans la salle de prière »

Soudain, l’appel à la prière résonne. Le chant, majestueux, impose le recueillement. Les visiteurs s’empressent de se rendre, pour la première fois, dans la salle de prière. On se déchausse et entre discrètement. On regarde autour de soi pour savoir quoi faire, intimidé par le caractère sacré de l’endroit où l’on se trouve. Chacun s’assoit calmement dans le fond de la salle. La pièce est immense mais nous sommes si nombreux que nous l’envahissons presque de moitié. L’imam arrive et se place devant un micro. Les fidèles sont derrière lui, la prière commence. Une chorégraphie s’opère alors sous nos yeux de novices. Ils se prosternent, se relèvent, se prosternent à nouveau, leurs pensées tournées vers Allah. L’atmosphère est chargée de sacralité et de respect. « On ressent quelque chose dans la salle de prière. On se dit qu’ils ont aussi leur façon de prier et nous on a la nôtre », confie Delphine. Quand on sort de la salle, la foule s’est encore agrandie. De nombreuses personnes se sont déplacées pour être ici aujourd’hui. « On attaque tellement l’islam que je trouvais important de venir montrer que, moi, je ne faisais pas l’amalgame entre ce qui se passe avec ces sauvages et la religion musulmane ! », revendique une dame, probablement octogénaire. « Moi, je suis venue ici, et par solidarité envers les victimes des attentats, et par solidarité envers la majorité des musulmans, qui ne sont pas fanatiques ! », affirme Marie. « C’est bien d’être là contre tous les racismes. Mais je suis athée et je le revendique ! », ajoute-t-elle avec force.

Un rendez-vous annuel ?

Pas de thé à l’horizon. Nous sommes de toute façon bien trop nombreux dans cette Grande mosquée de Paris car l’initiative semble avoir largement dépassée les attentes. « Si venir poser des questions s’ancre dans le quotidien des personnes, alors nous aurons gagné en fraternité, en liberté, en égalité, en devises républicaines », résume Christophe Cadiou, directeur administratif de l’association Coexister, qui milite pour le dialogue inter-religieux. « On est là en tant que citoyennes et citoyens, françaises et français, nationaux, binationaux, tri nationaux, avec l’envie de ne plus rester ignorant », ajoute-il. Mais l’événement est « surtout intéressant pour les gens qui ne sont pas ouverts », selon un des visiteurs. « Ces gens sont-ils venus ? Peut-être quelques-uns… », espère-t-il. « L’ouverture favorisera peut-être des convictions autres pour certaines personnes », présume Delphine à ses côtés. « Avec la montée du Front National et l’anniversaire des attentats de janvier, dire que la mosquée n’est pas un lieu fermé, est un signe très fort », affirme-t-elle. Un signe fort couronné de succès. « Une expérience à renouveler », selon le CFCM qui planche déjà à en faire un rendez-vous annuel. Plutôt au printemps pour dissocier l’événement des commémorations des attentats. Un moment simple de convivialité qui redonne foi en la capacité de vivre ensemble.


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