Jean-Louis Bianco : « Les jeunes peuvent dire : Je ne suis pas Charlie »

AFP PHOTO / KENZO TRIBOUILLARD
© AFP Photo / Kenzo Tribouillard

« L’Après-Charlie : 20 questions pour en débattre sans tabou » (éditions de l’Atelier) est un petit ouvrage qui répond aux multiples interrogations des jeunes. Etre ou ne pas être Charlie ? Jean-Louis Bianco, directeur de l’Observatoire de la laïcité et co-rédacteur de l’essai, nous donne, pour Respect mag, de pertinents éléments de réponse. Rencontre.

Respect mag : Comment est née l’idée de ce livre ?
Jean-Louis Bianco : Elle est venue d’un constat que j’ai fait, d’abord dû à un déplacement  de  terrain, et au travers de la minute de silence nationale observée suite aux attentats de janvier dernier. Il y a un nombre non négligeable d’élèves qui ne l’ont pas respectée. C’était, le plus souvent, dû au fait qu’ils ne voulaient pas dire « Je suis Charlie ». Il m’a semblé important d’essayer de comprendre le refus, en partant de leur ressenti, de leur conviction. La liberté d’expression n’est pas simple à analyser, il n’est pas bon d’asséner des vérités de manière dogmatique. J’en ai parlé à Samuel Grzybowsky (fondateur de l’association CoExister, ndlr), qui fait un travail extraordinaire, Bernard Stephan, notre interlocuteur aux éditions de l’Atelier, et Lylia Bouzar (fille de Dounia Bouzar et membre de l’Observatoire de la laïcité, ndlr). Nous avons donc décidé de rencontrer des jeunes, de répondre à leur interrogation.

R.M. : A quelle urgence pédagogique ce livre répond ?
JLB : Ce livre est fait avec l’Education nationale au travers de son programme « Canopé ». Il y en aura un exemplaire distribué dans chaque Lycée de France. Nous avons peut-être eu collectivement une illusion. Le 11 janvier, qui était un moment magnifique de fraternité, n’a pour autant pas changé les choses. Les problèmes demeurent, les incompréhensions aussi. Les discriminations, le manque d’espoir, le chômage persistent. Il fallait s’adresser à une jeunesse, notamment ceux des quartiers où il est parfois difficile de vivre. Ce sont ces jeunes qui se trouvent face à ces problèmes. Il faut donc donner un outil aux enseignants, aux parents, aux jeunes qui discutent entre eux. C’est au travers de cet outil que nous leur disons : voilà ce que nous avons entendu, voilà comment on y répond, saisissez-vous-en pour avoir un débat sans tabou. Les jeunes doivent savoir qu’ils ont parfaitement le droit de dire « Je ne suis pas Charlie », encore faut-il le leur dire.

Charlie reste le symbole de l’indépendance d’esprit

R.M. : Quel est le rôle de l’Observatoire de la laïcité dans les écoles ?
JLB : L’Observatoire est un organisme indépendant et consultatif. Nous sommes soit sollicité par les pouvoirs publics, soit nous nous saisissons de questions en toute indépendance. Après deux années d’existence, nous nous sommes rendu compte qu’il y a un immense besoin d’informations, de pédagogie sur la laïcité. Nous avons contribué à ce travail en publiant des guides, en collaboration étroite avec le ministère de l’Education nationale. La laïcité, ce n’est pas qu’une série de textes, c’est se demander que fait-on concrètement pour  le vivre-ensemble.

R.M. : Qui est Charlie, 8 mois après les attentats au sein du journal ?
JLB : Charlie reste le symbole de l’indépendance d’esprit. La force de Charlie n’a pas du tout diminué. Il y a des gens qui ne lisaient jamais Charlie Hebdo, et qui se sont mis à le lire ! Ils ont pu aimer, ou ne pas aimer. Mais Charlie, c’est le symbole de cette expression libre.

R.M. : Qui sont les premières victimes des attentats ?
JLB : Les musulmans eux-mêmes. Ce n’est pas la guerre de l’Islam contre les religions, mais de terroristes qui frappent en priorité des musulmans. Les djihadistes font des attentats en priorité dans des pays de culture musulmane, plus violents et nombreux que ce que nous connaissons en Europe.

R.M. : Qu’est-ce que les attentats de janvier ont modifié dans la société française ?
JLB : C’est horrible à dire, mais ils ont eu un côté positif. Tout d’un coup, la société française s’est rendue compte qu’il y avait une menace terroriste, qui fait peur parce qu’elle est diffuse, raciste, antisémite. Il y a un auteur qui parle de « guerre des civilisations », ce n’est absolument pas le sujet. Il faudrait plutôt parler de guerre à LA civilisation, qui est universelle. On retrouve d’ailleurs cette fonction de symbole qu’occupe Charlie. Sachant cela, on voit que les français sont capables de dire « Non » face à cette horreur du terrorisme.

Le cœur de l’enseignement est d’avoir un esprit critique, c’est-à-dire ne pas tout accepter comme vérité

R.M. : La France devient-elle de plus en plus communautaire ?
JLB : Non. C’est d’ailleurs un des travaux de l’Observatoire que d’analyser, par rapport à la laïcité, le développement du communautarisme. C’est difficile à mesurer, car difficile à caractériser. Notre conviction est celle de repérer ce qui ne va pas, repérer les menaces. Mais l’état des lieux complet est que, dans beaucoup de cas, les choses vont bien, quelles que soient les convictions religieuses. Prenons comme exemple la minute de silence : sur 120 000 établissements en France, l’éducation nationale a recensé près de 200 cas de refus de l’observer.

R.M. : On assiste à une augmentation des thèses du complot sur Internet. Comment gagner cette guerre des réseaux sociaux ?
JLB : C’est une question très importante. Internet et les réseaux sociaux ont beaucoup de mérite, mais en même temps, cela peut véhiculer tout et n’importe quoi. Une photo choquante et scandaleuse peut se répandre comme une traînée de poudre. Il n’y a plus aucune distance critique, qui plus est dans une société de méfiance. Si une réaction par rapport à un mensonge ou une incitation à la haine n’est pas faite dans la minute, on va toujours courir derrière. Le cœur de l’enseignement est d’avoir un esprit critique, c’est-à-dire ne pas tout accepter comme vérité.

aprescharlie_bandeau

VOUS AIMEREZ AUSSI

definition laicite la france encore laique laicite hopital

La laïcité, c’est quoi ? Petit guide interactif de la laïcité à la française

La France est-elle encore laïque ? Un imam, un humoriste, un avocat et un expert répondent

Laïcité à l’hôpital : “L’hôpital est un lieu de soins, pas de culte”

Yassine Belattar laicite sport

Yassine Belattar : Laïcité, “la France a 30 ans de retard sur sa communauté musulmane”

“Dieu Football Club”, la laïcité dans le sport, droit au but !

Les fondations de la laïcité


Autre article écrit par Mounir Belhidaoui

Sofia Djama : « Il faut réinventer sa place dans la société algérienne »

3   La réalisatrice du film Les Bienheureux, actuellement en salles, nous parle d’une...
Lire la suite

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.