Baya Kasmi, scénariste du « Nom des gens »: « On ne parle jamais du côté positif de cette société multiculturelle »

Baya Kasmi : « Faire dialoguer les religieux avec ceux qui ne le sont pas »
© Kare Productions / Le Pacte distribution

« Je suis à vous tout de suite » (en salles le 30 septembre) est le conte réaliste de deux sociétés, deux territoires, aux mœurs et coutumes éloignées, mais qui finissent par se rapprocher en cassant la barrière de la méfiance et de la timidité. Baya Kasmi, la réalisatrice du film, accompagnée d’un de ses acteurs, le prometteur Mehdi Djaadi, ont voulu confier, pour Respect mag, ce qu’ils attendent de la France de demain. Abordables, accessibles et pertinents, leurs propos veulent réconcilier une France qui a de plus en plus de mal à se regarder dans la glace, pris dans d’insondables tourments. Rencontre.

Respect mag : Peut-on dire que ce film est autobiographique ?
Baya Kasmi : Oui et non. Mon père est algérien, ma mère est française. J’ai une fratrie où nous n’avons pas le même rapport à Dieu, à l’Islam, à l’Algérie. J’ai d’ailleurs un frère qui ne ressemble pas du tout à Mehdi dans le film. J’avais envie de faire dialoguer des univers comme celui de mon frère et le mien. Je parlais beaucoup avec ma belle-sœur, qui est algérienne. Nous avons parlé de ces différences entre son environnement et le mien. Elle est voilée, et moi non, et on est perçues de façon très différente, y compris chez les gens d’origine maghrébine.

Mehdi Djaadi : Au-delà d’être autobiographique, ce sont des questions qui nous touchent tous. Cette histoire m’a touchée par rapport à ma propre famille, les choix que j’ai dû faire. Mon rapport à la France n’est pas le même que celui que j’ai avec ma sœur. Le rapport à la religion non plus. Les choix de vie que ma génération peut faire ne sont pas ceux de nos parents. Mais il y a quelque chose qui nous lie malgré tout, c’est le sang.

R.M. : Pense-t-on qu’une femme voilée est enfermée ?
B.K. : En règle générale oui, c’est l’opinion que beaucoup de personnes ont sur les femmes voilées. Des personnes très religieuses peuvent tout aussi bien projeter sur moi l’image d’une femme scandaleuse. On fait malgré tout partie de la même origine, de la même famille.

R.M. : Dans le film, on voit que le personnage incarné par Mehdi Djaadi veut fuir la France pour l’Algérie. Est-ce le constat d’une possible intégration manquée ?
B.K. : Pour moi, c’est le début de sa réintégration. C’est un personnage qui se dit qu’il a besoin de partir pour se dire qu’il est français. Il n’y a qu’en Algérie qu’il pourra le comprendre. C’est une façon de vivre l’immigration à l’envers. Le père du personnage incarné par Mehdi a immigré, il a fait un chemin, que son fils veut reprendre dans l’autre sens. C’est pour cela que le père vit très mal le retour du fils.

Dans "Je suis à tout de suite", Baya Kasmi veut faire discuter les couches de la société

M.D. : Quand il revient, car il revient en France, il y reste. Il y a, en cela, une forme d’identification qui mène vers un fantasme de l’Algérie, qui est un pays à la très forte exigence culturelle, qui peut renvoyer l’homme en fuite vers la France. Quand on me voit, dans le film, arriver en Algérie où mon cousin, qui devait m’aider, m’arnaque plus qu’autre chose, on a la preuve que les choses ne se passent pas comme on le voudrait, que c’est un peu plus compliqué. Le père comme le fils ont fait l’amère expérience qu’être ou avoir été immigré, ce n’est pas une chose facile à vivre.

R.M. : Le thème de l’Islam revient régulièrement dans ce film. Avez-vous tenu à rappeler la laïcité de la France ?
B.K. : J’ai l’impression que le sujet du religieux est uniquement tourné autour de l’Islam et des amalgames qui l’entourent : terrorisme, islamisme, barbarie… Je ne voulais pas en parler. Je voulais plutôt mettre en lumière quelqu’un qui est travaillé par le domaine du religieux. Il a ses règles, son mode de vie, ce qui est normal en substance. Je voulais faire dialoguer les religieux et ceux qui ne le sont pas. Les deux existent et les deux doivent s’accepter. Ils ne doivent pas se regarder avec méfiance.

M.D. : Il y a du travail à faire de ce point de vue. Ceux qui sont considérés comme des « traîtres » parce qu’ils ne pratiquent pas, et ceux qui sont considérés comme des extrémistes parce qu’ils pratiquent doivent se parler. Il y a plein de façons de vivre sa foi.

R.M. : Le risque de voir se raviver des tensions communautaires existe-t-il ?
B.K. : Tout cela pourrait être très joyeux, mais sociétalement, en règle générale, on ne parle que des problèmes. On ne parle jamais du côté positif de cette société multiculturelle.

M.D. : Les gens sont pollués par les événements que nous avons face à nous, les affaires de voile, les menus de substitution… Parfois j’ai envie de dire : « ça va, du calme ». Il y a des difficultés, tout ne peut pas être réglé, mais j’ai l’impression qu’on en fait parfois des tonnes d’un rien. Je viens d’arriver à Paris, je vis dans le 19ème, dans un immeuble où juifs et musulmans se côtoient, et croyez-moi, ça se passe très bien !

R.M. : Ce film est-il une réconciliation ?
B.K. : Oui, même si il n’y a pas toujours dispute ! C’est une réconciliation familiale, car un frère et une sœur aux mondes opposés s’acceptent. Mais je voudrais, au-delà du film, une réconciliation et un dialogue dans toutes les couches de la société. On en a atrocement besoin.

M.D. : Cela passe par le fait de rire de sujets dits « sérieux », comme le religieux. Le cinéma est un reflet de la société. Quand on se trouve dans cette supérette halal dans le film, qui existe vraiment d’ailleurs, et qu’on voit qu’il y a du vin halal, c’est drôle ! Nous-mêmes, musulmans, ça nous fait marrer, alors pourquoi se crisper ?


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