Musulmans, Syrie, Daech : la dangereuse confusion, par Asif Arif et Céline Bardet

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Il y a bien un an et demi que l’on n’avait pas entendu les débats concernant une potentielle « intervention en Syrie » ou des frappes en Syrie. Et pour cause, l’intervention dans ce pays s’enferme dans une situation géopolitique complexe et en tant que militants nous ne pouvons pas cautionner une intervention dans un pays déjà en guerre. L’intervention ne doit pas être militaire mais elle doit être civile ou diplomatique. Il est plus que nécessaire que les pays reprennent les discussions afin que ce pays clef du Moyen Orient retrouve enfin la paix intérieure.

Rapprocher Daech en particulier à l’islam en général, est une erreur fatale. Une erreur commise en raison d’une absence de connaissance de la théologie islamique. En rapprochant Daech de l’islam, nous faisons le jeu de Daech qui, justement, demande à ce que ses actes trouvent une légitimité dans le dispositif coranique. Or, bon nombre d’auteurs ont condamné les agissements de Daech les estimant totalement en dehors de l’islam : on pense ainsi à la fatwa faite par certains oulémas indiens (représentants religieux ou les savants religieux, ndlr) ou encore la lettre des 120 intellectuels contre l’Etat soi-disant islamique.

Assimiler Daech en particulier à l’islam en général c’est également valider une dichotomie artificielle introduite du fait d’une utilisation fallacieuse des termes. En effet, dire que Daech exécute ses actes en vertu de l’islam et du Coran revient à dire que coexistent deux islams : celui de la coercition et de la haine et celui de la paix et de la tolérance. Cette utilisation est fausse : la quasi-unanimité des musulmans vit sa foi pacifiquement sans jamais avoir assassiné qui que ce soit !

Si la deuxième religion du monde était faite de coercition et de violence, alors la France serait aujourd’hui en première ligne de ces violences, elle qui compte plus de 4 millions de français de confession musulmane. Ces extrapolations sont trop simplistes et peu justifiées. Beaucoup de théologiens et d’intellectuels musulmans tentent de démonter la logique de Daech au regard des dispositions du Coran et le représentant actuel de la Communauté Musulmane Ahmadiyya, Hadhrât Miza Masroor Ahmad en est peut être un des exemples aujourd’hui.

Notre vision commune est aujourd’hui d’affirmer haut et fort que la distinction islam modéré et islam violent est tout à fait artificielle et qu’une approche essentialiste ou généraliste de l’islam suffit à étouffer cette critique.

Situation géopolitique de la Syrie n’est pas propice à une intervention. Pierre-Jean Luizard rappelait dans son ouvrage que Daech répond de manière choquante et terrorisante aux normes que l’Occident considère comme essentielle à travers une campagne de communication très bien rôdée. Plus particulièrement, l’auteur met en avant le déséquilibre de l’Iraq qui n’arrive pas à faire face à la corruption chronique des gouvernants et ne se remet pas de l’intervention désastreuse des Etats-Unis.

La question de la Syrie appelle la résolution de la question du terrorisme international et derrière celle-ci,  celle de la criminalité organisée et non d’une intervention militaire. Qu’il s’agisse d’Al Qaïda, Boko Haram ou encore Daech, la question est celle du financement et de l’armement. Ces groupes ne peuvent en réalité que vivre de leurs ventes sur le marché noir du pétrole des barils entiers. La destruction des sites historiques, outre l’aspect émotionnel qu’il suscite, est en réalité une manne financière substantielle pour ces groupes qui n’hésitent pas à réaliser de belles plus-values sur le marché de l’art.

Face à la pauvreté de ces pays, le jeu est rapidement fait.  Le trafic de migrants (et d’êtres humains) dont nous voyons les conséquences concrètes aujourd’hui, ou le trafic d’esclaves sont des revenus financiers de poids. Le viol est également devenu une stratégie de terrorisme. Des femmes et des jeunes filles sont réduites à un esclavage sexuel d’une violence inimaginable. Certaines d’entre elles sont vendues et les acheteurs ne sont pas que des syriens ou des irakiens.
Évidemment, les grands pays appellent à une intervention au sol mais quelle en serait la finalité ? Quel serait l’apport d’une intervention ? Si l’on décide d’aller jusqu’en Syrie et qu’on déstabilise ce pays déjà meurtri par une guerre civile interminable, que va-t-on apporter aux syriens ? N’avons-nous pas déjà apporté notre soutien aux rebelles syriens notamment au groupe, terroriste, d’Al Nosra ? D’ailleurs, on n’oublie souvent que nous ne sommes pas les seuls acteurs stratégiques dans ce pays : l’Iran, l’Arabie Saoudite, Israël, les Etats-Unis et également la Russie y ont des intérêts géostratégiques et souvent contradictoires.

Plus qu’une intervention sur le sol, il faut un front commun devant les Nations Unies contre les moyens permettant à ces organisations terroristes internationales de subsister ; il faut tenter d’arrêter le circuit économique qui permet tous les jours aux membres de Daech d’empocher des millions de dollars ; il faut impérativement désarmer ce groupe parce qu’au-delà des interventions sur le sol, c’est l’absence de balles qui fera qu’elles ne se retrouveront pas dans le corps des syriens.

Imaginons un seul instant que Paris ressemble à Alep. Que voudrions-nous pour nos enfants ? Une intervention sur le sol ou la paix à travers le désarmement total ?

Asif Arif est avocat au Barreau de Paris. Il est auteur, enseignant en Libertés Publiques et Directeur de Cultures & Croyances. Céline Bardet est fondatrice et Présidente de We Are NOT Weapons Of War, ONG de lutte contre le viol comme arme de guerre dans les conflits, juriste spécialiste des crimes de guerre et de la criminalité transnationale, auteure de plusieurs ouvrages sur la criminalité de guerre.

Les propos des auteurs n’engagent pas la rédaction.

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