Laïcité, maillots et féminisme : le choix de la fraternité

Léo Lagrange Reims Laïcité
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Faux maillots de bain, euphorie autour des questions de laïcité, les citoyens de confession musulmane doivent se sentir étranger au corps républicain et pour cause. Ces derniers mois ont enchaîné des polémiques qui n’ont qu’exacerbé les tensions entre les différentes couches de la population française. L’avis d’Asif ARIF, avocat au barreau de Paris.

Parce que c’est de cela que, sur le fond, il s’agit. Opposer avec cette constante digne d’une chaîne de chez Ford lors de révolution industrielle les musulmans à la République aboutit à ce dont personne ne veut : des frictions entre les différentes franges de la population. La polémique du Parc Léo Lagrange de Reims était sûrement de trop, la goutte d’eau qui a fait déborder le vase de Soisson (nous faisons ici référence à une anecdote très utilisée sous la Troisième République par les catholiques et les laïques).

L’islamophobie et la situation des juifs sous la Monarchie de Juillet : « kif-kif » ?

Cette tension, bien appuyée par le Front National (nouveau grand défenseur autoproclamé de la laïcité), rappelle toutefois la situation d’un des cultes minoritaires et pourtant reconnu sous la Monarchie de Juillet. C’est en lisant quelques lignes dans l’ouvrage de Jacqueline Lalouette que l’idée de ce rapprochement m’est apparue comme intéressante.

En 1830-1831, une période de discussions va s’ouvrir sur les salaires payés par l’Etat aux membres du culte israélite (culte reconnu depuis Napoléon). Le fameux marquis d’Escayrac-Lauture, lors du vote des salaires, va affirmer qu’il ne comprend pas bien pourquoi les enfants d’Israël bénéficient d’une telle faveur : « Ils ne se mêlaient pas à la vie de la nation, ne montraient aucun attachement pour la patrie et on en rencontrait peu dans les carrières militaires et civiles ». Drôle de rhétorique que l’on retrouve à l’égard des citoyens de confession musulmane en France de nos jours.

On leur reproche de très peu se mêler et s’intéresser à la vie de la nation et de rester entre eux n’offrant que très peu d’amour à la patrie française. Cette même France de la fraternité que les Lumières ont tant défendue et cette même France des libertés et pays des droits de l’homme. Nous ne pouvons pas nous permettre, au 21ème siècle, de reprendre des raisonnements qui datent d’un temps où le roi était présent, n’en déplaise à notre Ministre des Finances ! Mais bien heureusement, comme aujourd’hui, des députés éclairés ont pu ramener ces passions sur les chemins de la raison.

Ramener les passions sur les chemins de la raison

C’est exactement le discours qu’il convient d’avoir aujourd’hui. Les hommes politiques ne peuvent pas se contenter de bâtir des politiques nationales sur la base d’un fait divers dont la source n’a pas fait l’objet d’une vérification. Il est nécessaire que nous revenons à une politique plus mesurée à défaut nous creusons l’abîme d’une stratification sociale dont les conséquences seront politiquement et socialement très douloureuses.

Il est nécessaire que notre appareil médiatique fasse preuve de plus de prudence et surtout les associations nationales qui ont une force d’influence ne diffusent pas des informations qui peuvent créer toute une vague de contestations sociales. Les contradictions n’ont fait que de se développer et il ne faut pas que des combats, aussi divers que variés, aboutissent à l’exclusion d’une couche de notre population.

Dans un pays où les tensions sociales atteignent leur apogée, il est nécessaire de créer une journée pour la fraternité où différentes personnes de différents horizons se rencontrent, se parlent et favorisent le dialogue plutôt que les approches conflictuelles. Les éléments liés au fait religieux déchaînent tellement la chronique que l’on a l’impression que chaque jour va apporter son lot de consolation.

Lorsque le monde vit en tension, les populations n’ont pas besoin qu’on les exacerbe. Il est nécessaire que nous mettions en œuvre toute notre énergie à rappeler que si le voile n’est pas contraint c’est une forme de féminisme, que la liberté de conscience assure à tous la faculté de suivre ou ne pas suivre la religion de son choix et que la laïcité ne régit pas les hommes mais l’Etat : si l’Etat se doit d’être neutre, les hommes ne le sont pas forcément et une société uniformisée dépeinte par Orwell ne nous intéresse pas.

La France a toujours grandi en reconnaissant sa diversité. Le jour où elle a commencé à entrer dans les débats identitaires, les tensions se sont accentuées, les rengaines ont augmenté, les discussions se sont cristallisées. Quelque part, un des moteurs démocratiques a arrêté de fonctionner. Il est urgent de redémarrer le moteur de la fraternité, car il permet la cohésion de notre vie en société.

Asif Arif est Avocat au Barreau de Paris. Auteur d’un ouvrage sur l’islam, il est également intervenant à l’Ascencia Business School sur les questions de Libertés Publiques. Asif Arif est directeur de la collection « Religions & Laïcités » chez l’Harmattan, Directeur du site internet Cultures & Croyances et directeur aux affaires publiques de l’Association Musulmane Ahmadiyya de France.

Les propos de l’auteur n’engagent pas la rédaction.


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1 Comment

  • Excellent article, tel que j’aimerais en lire plus souvent. Merci à son auteur.
    Je partage tout à fait son ressenti et me permet de partager sur mon réseau…

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