Joann Sfar, médecin rieur d’une France qui pleure

Dessin de Joann Sfar
© Joann Sfar

Peu de gens le savent, mais Joann Sfar a longtemps côtoyé ces chevaliers du crayon que furent les dessinateurs de Charlie Hebdo. Peintre de la légèreté et du romantisme un peu cynique, il prend le temps de dialoguer, lui qui a pourtant une actualité florissante : il publie un nouvel épisode du « Chat du Rabbin »  à la rentrée, et sort son troisième film le 5 août, « La dame dans l’auto » avec Benjamin Biolay notamment. Nous le rencontrons à l’occasion de la sortie d’un ouvrage post-Charlie  édité chez Delcourt, « Si Dieu existe », une réflexion douce-amère, mélancolique et drôle où l’auteur pense à ses amours perdues, à ses amis disparus, à cette solitude renforcée. Rencontre avec un ovni touche-à-tout.

La récupération du fait religieux par la sphère politique ne risque-t-elle pas de biaiser le jugement du peuple ?
L’erreur du Parti Socialiste, pendant très longtemps, a été d’avoir uniquement une lecture marxiste de notre pays : il y a des riches et des pauvres. Angler sur une lutte des classes plutôt que sur le fait religieux, cela a été une manière de nier le vécu culturel et religieux des populations qui viennent du Maghreb. Parlons de la relation entre les juifs et les musulmans. Ce qui touche au Proche-Orient met le feu aux poudres tout le temps, on aurait pu le relativiser en insistant sur ce qui unit ces deux populations. Qu’on ait chacun un attachement à des tragédies qui se passent au Proche-Orient, c’est tout à fait compréhensible. Si on en arrive à ne plus se parler, c’est qu’on a oublié qu’on vient tous du Maghreb. Lorsqu’on apprend que le parti Les Républicains organise un congrès sur l’Islam, et que ce congrès est à huis-clos, on voit très bien que c’est pour une raison électoraliste. Il y a d’ailleurs une scission au sein de ce parti, car certains de ses membres sont scandalisés par une telle médiatisation.

Dans votre livre « Si Dieu existe », vous dites le 7 janvier : « Ils croyaient s’en prendre à des dessinateurs, ils ont aussi tiré sur l’Islam »…
C’est une évidence. Le problème du judaïsme et de l’Islam est qu’ils n’ont pas de Vatican. Chez les juifs, devient Rabbin celui qui a enseigné quelque chose à un autre. Le Consistoire juif de France, c’est Napoléon qui l’a créé. N’importe quel musulman peut se lever le matin et dire : « Moi je sais la vérité ». Nos textes sacrés, chez les juifs comme chez les musulmans, comportent beaucoup de choses contradictoires. En faisant un acte violent, et en le collant sur le dos de l’Islam, on essaie de dire : « L’Islam, c’est ça ». Pour les terroristes, il y a ce qu’on appelle des « mauvais musulmans », qui portent l’uniforme de l’armée française ou de la police par exemple. Le problème, ce n’est pas l’Islam, mais la population française dans son ensemble qui ne s’aime pas, ne se regarde pas, ne se comprend pas. La modernité, c’est une jeune femme qui porte le voile, et qui me dit : « Charlie Hebdo ça m’a toujours fait du chagrin, j’ai toujours détesté ce truc-là. Le jour où j’ai appris qu’on a tué des gens, j’étais malheureuse comme tout le monde. Je ne viens pas d’une culture de blasphème, ne me demandez pas d’accepter ça, mais je suis malheureuse que ça ait eu lieu. » On a affaire à des individus complexes, et de quel droit peut-on enfermer ces gens uniquement dans la case « Islam » ?

« S’en prendre à la religion de là où nous sommes, c’est se priver du meilleur allié contre les radicaux »

Est-ce dû à une mauvaise compréhension de la religion ?
Si on devient religieux pour des raisons intimes, sincères, c’est la raison la plus noble. Si on devient religieux parce qu’on ne se sent pas aimé par son pays, c’est un échec pour la France. On oublie de dire que souvent, le phénomène d’embrigadement, dû à cette mauvaise compréhension, touche une personne ou deux personnes dans une famille. Je vais peut-être dire une connerie, mais ce qu’il y a de rassurant dans la religion, c’est que celui qui est nul, qui n’a rien fait de bien, on va lui dire : « Dans la religion tu as ta place, on va s’occuper de toi », ce qui est joli. S’en prendre à la religion de là où nous sommes, c’est se priver du meilleur allié contre les radicaux. Je rencontre des pratiquants qui sont dans la même galère que vous et moi, et qui me disent : « Il y a des gamins qu’on ne comprend plus. »

Rire du terrorisme est-il une façon de le combattre ?
En 1941, quand Charlie Chaplin a sorti « Le Dictateur », il ne disait pas « Hitler est un monstre », il disait « Hitler est un con ». Ça me paraît très important de ne pas respecter celui qui tue. Le rire est salubre. Il y a eu une vraie souffrance au sein de Charlie Hebdo ; moi qui ai connu des membres de sa rédaction de près, j’ai vu qu’ils voulaient créer un terrain de rigolade, de provocation. Le procès intenté à Charlie Hebdo [la Grande mosquée de Paris, l’Union des organisations islamiques de France et la Ligue islamique mondiale, avaient, en 2007, attaqué Charlie Hebdo pour injures suite à la parution d’une caricature du prophète Mohamed, ndlr] a donné lieu à une suite d’événements que nous commençons à voir sous un angle historique car le temps a passé. Toutes sortes d’associations musulmanes sont allées voir les responsables de la Grande Mosquée de Paris en leur disant qu’il fallait faire un procès, pour le symbole. La rédaction de Charlie Hebdo est allée voir Dalil Boubakeur, recteur de la Grande Mosquée, en l’avertissant qu’il n’aurait aucune chance de gagner ce procès car il n’y a pas de dispositif de blasphème. Il le savait, mais ne pouvait pas faire autrement. Le procès a transformé une petite dispute en affaire grave, avec le risque que cela arme des gens.

« Charlie Hebdo va mal car il est devenu un symbole »

Six mois ont passé depuis les attentats de janvier. Comment se porte la caricature ?
Je ne suis pas caricaturiste mais auteur de bandes dessinées. Je développe des récits, les gens y ont des opinions fines, douces. Si j’ai quitté Charlie Hebdo, c’est parce que je ne savais pas faire de caricature. Les mecs de Charlie savaient le faire, et très bien. Cabu était un type génial, il était très pacifique. Ils l’étaient tous, même si ils n’étaient parfois pas d’accord entre eux. Il y a une fonction à une caricature, c’est celle de faire rire tout le monde en un instant. Charlie Hebdo va très mal aujourd’hui car il est devenu un symbole. C’est comme si on demandait au cancre de la classe de devenir une institution, c’est très compliqué.

Qu’en pense « Le Chat du Rabbin » ?
Je réfléchis à ça. Mon nouveau tome du Chat du Rabbin ne parle que d’intimité, pas de religion. Dans cet épisode, Zlabya est enceinte et le chat est très jaloux. J’ai toujours prié dans tous les temples, je ne sais pas si c’est le même Dieu mais en tout cas ce sont les mêmes aspirations. Le Chat du Rabbin m’a parfois posé des questions, concernant le mariage interreligieux par exemple, nous y pensons. Mais le Chat n’est pas un philosophe, ni un penseur, c’est un pragmatique. Il va voir ce qu’il se passe à table. Le principe du Chat du Rabbin, c’est de montrer qu’il y avait en Algérie des juifs qui ressemblaient à des arabes. Ce message-là me suffit.


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