Vous dites qu'il ne faut pas amalgamer précarité, pauvreté, marginalité et exclusion. Petite explication de texte ?
Autrefois, dans les sociétés traditionnelles paysannes, la communauté savait échanger, la pauvreté entrainait le partage. Donc il n’y avait pas d’exclusion. Aujourd’hui, on évolue dans des sociétés urbaines et anonymes, dans la ville nous sommes étrangers les uns pour les autres. On a vite fait d'être exclu du regard et des préoccupations des autres... La précarité est un stade de pauvreté où l’on est à la merci d’une catastrophe familiale ou professionnelle. Vous perdez votre capacité à vous projeter dans le futur, vous vivez au jour le jour, vous devenez très précaire. Les marginaux, eux, sont des gens qui vivent en parallèle de la société de production. Une forte proportion de jeunes choisit ce mode de vie où l’on peut faire des rencontres et des échanges en étant nomade. La véritable exclusion, c’est un gouffre, un trou noir, où vous êtes livré à la simple survie, avec comme seules préoccupations de manger et trouver un lieu pour dormir. L’autre devient un danger potentiel. Vous êtes seul... Il existe trois racines de l'exclusion. Primo : manquer d'affection pendant l'enfance. Les exclus ont souvent été malmenés étant gamins, et placés en familles d’accueil ou en institution. Cela les a empêchés d’avoir une connaissance d’eux-mêmes et des autres. Deuzio : sombrer dans l'alcoolisme quand on est en situation précaire. Tercio : lâcher la rampe et ramer jusqu’à ce que contacts et ressources disparaissent, jusqu'à ce qu'on soit complètement abandonné.
C’est dans ce contexte que vous avez décidé de créer le Samu Social en 1993 ?
Oui, car à ce stade-là ,les gens sont en danger. Livrés au froid, à l’alcool et aux autres, tout peut arriver. J’avais eu la chance de participer à la fondation du Samu médical et j’ai pensé qu’on pouvait appliquer la même philosophie et les mêmes procédures aux victimes d'exclusion. C’était un bond conceptuel de passer de l’urgence médicale à l’urgence sociale. L’urgence est une méthode pour rencontrer les gens, ce qui permet ensuite de créer un lien.
Quels exemples illustrent les actions du Samu Social ?
Les gens étaient surpris qu’on vienne à leur secours. Ils ne comprenaient pas pourquoi on s’intéressait à eux. Au départ ils pensaient qu’on voulait les chasser ou les faire monter dans des cars de police. Ce qui était émouvant c’était la stupeur, l’incompréhension de ces personnes reléguées, de voir qu’on se penchait sur elles avec attention et bienveillance. Certains étaient trop loin et recroquevillés, et nous repoussaient avec une certaine violence. Mais en général ils nous accueillaient avec perplexité, puis une très grande reconnaissance. Ce mouvement a vraiment été utile : les lésions et infections atroces qu’on pouvait trouver à la création du Samu Social ont quasiment disparu aujourd’hui. Cette initiative a aussi servi à améliorer globalement la santé, et à créer une mobilisation et une prise de conscience des pouvoirs publics.
Vous avez récemment lancé le Samu social international...
Ca s'est créé tout seul. Alger et Bruxelles avaient lancé leur propre Samu social. Plutôt que de subir le mouvement, j’ai préféré l’accompagner pour garder la marque de fabrique. On ne peut s’appeler Samu social sans proposer les services suivants : la permanence de nuit, la mobilité, le soin et l’orientation. Toutes les grandes villes du monde peuvent bénéficier de cette méthode. En Afrique, l'installation de Samu sociaux a permis aux gens de prendre conscience qu'il n'était pas "naturel" que de gamins vivent seuls dans les rues.
Vous dites que c’est difficile d’approcher les enfants des rues sur leur territoire...
Les enfants s’organisent pour survivre, c’est le retour aux archaïsmes, comme une meute de loups. Il y a un chef avec des dominants et des dominés. Ils créent un groupe de protection pour se protéger du monde extérieur, en particulier des commerçants et des policiers, à qui ils font des misères. Ils sont en survie, font la manche et volent. Pour s’approcher d’eux, il faut être d’accord avec le leader et repérer celui qui va le plus mal - qui n’est pas forcément celui qui s’exprime le plus. Ca prend du temps. Il y a toute une pédagogie. Les enfants doivent trouver un intérêt à quitter un comportement de rue pour gagner un comportement de vie sociale.
Comment vous les convainquez ?
D'abord par le soin physique : le pansement, les comprimés pour la fièvre, le diagnostic du paludisme... Eux qui n’ont jamais accès à l’hôpital, tout d’un coup, par notre intermédiaire, ils peuvent être soignés. A travers ça, petit à petit, on gagne leur confiance. Par le jeu aussi : à Bamako, on avait un ballon dans le camion et pendant les soins, on jouait avec eux. Si les enfants jouent, ils se transforment. Avec beaucoup de temps, on arrive ensuite à les emmener au centre d’hébergement. On leur fait abandonner la drogue et autres vices de la rue au profit d’une discipline sociale. Mais il faut beaucoup d’humilité et de modestie. On n'est pas à l’abri de rechutes. Mais dans l’ensemble, on arrive à trouver une dynamique pour rendre les gens autonomes.
Quand n'aura-t-on plus besoin de Samu social ?
Le jour ou les institutions se seront appropriées ces trois grands thèmes : aller vers les autres, assurer une permanence de jour comme de nuit, assurer une polyvalence entre le soin, la psychologie et l’éducation. Et le jour où le politique récupérera le Samu social pour transformer ses administrations et ses institutions.
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