Qui dit « multiculturel » dit « société à multiples cultures »
Par Esther Benbassa est sociologue, directrice d'études à l'Ecole pratique des hautes études.
Au nom de la République, certains s’enferment dans une réalité purement imaginaire. Quel mal y a-t-il donc à se dire français et autre chose ? Pour être considéré comme français, faudrait-il renoncer à ce qu’on est ? Cette fameuse assimilation qu’on cache sous le vocable d’intégration ne fonctionne plus comme par le passé. Aujourd’hui, on veut être français sans se renier. Le multiculturalisme nord-américain fonctionne à sa façon et reste concluant ; preuve en est la place occupée par les membres des groupes minoritaires dans les sphères culturelles et politiques, d’une manière bien plus probante que chez nous. Dans un pays où l’on s’évertue à prôner l’universalisme, on se rend compte que l’universel mis en vedette sert surtout ceux qui, au centre, en profitent, bien plus que ceux qui sont rangés dans ses marges. Accepter que la France soit multiculturelle serait une façon, pour nos dirigeants et nos institutions, de reconnaître le nécessaire décongestionnement d’une France repliée sur elle-même. On s’enferme pour barrer la route et on protège ses privilèges. indéniablement, demain ou après-demain, l’édifice, qui tient sur peu, risque de s’écrouler. La France a besoin de ses minoritaires pour s’adapter aux impératifs de la « mondialité ». ce mouvement est vital pour l’énergie d’un pays. Le cheminement vers le multiculturalisme comme norme des sociétés modernes est irréversible. Certes, chaque pays a eu besoin de l’adapter à ses propres exigences, liées à ses expériences historiques et politiques. il existe des multiculturalismes, et non un seul. Les sociétés multiculturelles incapables de se reconnaître comme telles sont vouées à perdre pied et à gérer des conflits incessants qui les mineront de l’intérieur. Jusqu’à provoquer de graves ruptures internes, les rendant incapables de prendre à bras le corps les nouvelles donnes postcoloniales et postmodernes.
« Prendre en compte la pluralité de nos atouts »
Par François Durpaire, historien
Il faut une politique d’intégration massive des minorités dans toutes les institutions : Parlement, médias, éducation, police, justice, haute fonction publique, etc. Une société multiculturelle face à des institutions sclérosées et monochromes, c’est le ferment d’une future révolution socio-ethnique. La vitalité des territoires et populations vus comme périphériques – quartiers, banlieues, DOM – contraste avec leur marginalisation, et cette situation est annonciatrice de futurs tremblements. Il y aurait tout à gagner à prendre en compte la pluralité de nos atouts. Si la diversité n’était pas conçue comme un dossier à part – pire, comme un problème à résoudre – elle serait le ciment de notre cohésion sociale, l’élan nécessaire à notre économie, l’inventivité propre à nous faire dialoguer avec le monde. La trajectoire américaine nous offre un enseignement : ce ne sont pas les blancs qui ont donné, mais bien les noirs qui ont obtenu. Non pas dans la haine, ou la violence brouillonne, mais dans la capacité à s’organiser, à construire leur conquête des droits, à faire pression sur les institutions.
«Il n’y a pas d’égalité sans expression de la différence»
Par Pierre Révanian, professeur de philosophie
Il ne faut pas confondre affirmation identitaire et repli communautaire. Vouloir l’égalité, ce n’est rien d’autre que vouloir le droit à la différence. Vouloir l’égalité des droits, c’est pour que chacun ait la même opportunité de faire des choix. Le droit de vote, c’est le droit de voter et le droit de ne pas voter. L’égalité, c’est avoir le droit de porter le voile ou de ne pas le porter. La fille qui porte le voile est différente de celle qui ne le porte pas et vice versa. Le plus gaulois des Français est issu de la diversité. Le droit à la différence, c’est l’égalité. Ce sont les deux faces d’une même pièce. C’est l’inégalité qui inhibe l’expression de la différence. Je me suis opposé à la loi sur le voile parce qu’elle remettait en cause le droit de chacune d’accéder à l’école publique. Quantitativement, plus des trois quarts des filles l’ont enlevé, mais le sentiment qui domine chez elles, c’est l’injustice et l’humiliation.
« Accepter toutes les différences »
Par Robert Vyncke, président du groupe Continuum, spécialiste de la diversité à Montréal
Ici, au Québec, il ne me semble pas que les politiques de lutte contre les différentes formes de discriminations s’entrechoquent, que l’une prenne l’avantage sur l’autre. La question de la diversité en entreprise s'est posée quand les anciens ont commencé à partir massivement à la retraite et que la relève est arrivée. La relève était colorée, bien moins homogène que la génération qui partait : elle était jeune, il y avait des femmes, des personnes issues de l’immigration. Il a fallu gérer tout cela en bloc. Et, justement, le fait de le traiter en bloc nous a aidés. Ici comme ailleurs, les gens ont des préjugés. L’autre jour, une DRH me faisait une remarque sur “les Maghrébins” en général, groupe le plus discriminé au Québec depuis le 11 septembre. Je lui ai répondu que les hommes, il n’y a pas si longtemps, disaient la même chose des femmes. La société est très féministe ici : j’étais sûr que ça ferait mouche. En comparant les différences, les esprits s’ouvrent, se remettent en question. On se demande pourquoi on rejette certaines différences et pas d’autres... Et on finit par les accepter toutes.























