Une boss en fauteuil roulant

Lun, 30/11/2009
Par: Elodie Vialle (Youphil)

Souad Yamani rêvait d'être vulcanologue jusqu’à son accident, il y a 15 ans. Aujourd’hui, elle dirige un cabinet d’assurances. Rencontre avec une femme qui ne lâche rien.

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Souad a gagné son pari. Elle voulait que son fauteuil ne soit pas l’élément central de sa vie, qu’on la voit, elle, et pas lui. Aujourd’hui, quand elle entre dans une pièce, on remarque d’abord son sourire – franc, accueillant – ses yeux couleur amande, et ses longs cheveux bruns, qui ondulent au gré de ses mouvements. Elle pourrait sans problème, se dit-on, remplacer Eva Longoria dans les pubs pour l’Oréal.

Mais avant d’être une belle femme, Souad est surtout une chef d’entreprise. Douée et semble-t-il respectée par ses trois jeunes salariés, tous valides, qui travaillent dans son cabinet d’assurances, dans le huitième arrondissement parisien.

Ne pas "ghettoïser" les handicapés

Si la jeune femme de 37 ans est convaincante, c’est sans doute parce qu’elle croit aux produits qu’elle vend: un tiers des offres proposées est destinée aux personnes handicapées "qui n’ont souvent pas accès aux produits d’assurance traditionnels". Un tiers seulement, pour ne pas "ghettoïser", dit-elle, cette clientèle.

Beau parcours pour cette fille d’ouvriers, aînée d’une famille de quatre enfants, dont le rêve de devenir vulcanologue fut brisé à l’âge de 22 ans par un accident de voiture au Maroc et qui, aujourd’hui, se définit elle-même comme une "privilégiée" qui n’a "aucun mal à payer (sa) femme de ménage" à la fin du mois.

Son handicap ne lui pose "pas de problème" au travail, comme elle l'explique dans cette vidéo. Elle peut envoyer ses collaborateurs à sa place sur le terrain. Et quand elle se déplace elle-même, Souad "demande aux clients de (la) porter!"."Je suis très à l’aise avec ça", sourit - elle.

Bien sûr, il y a eu ce long et douloureux apprentissage d’une nouvelle vie. Après son accident, en 1994, la jeune femme trouve un job dans une société d’informatique à mi - temps, payé la moitié du SMIC."Ca m’aurait coûté moins cher de ne pas travailler, grâce aux allocations, mais je tenais à y aller. J’ai du arrêter le jour où on m’a volé mon véhicule. Forcément, je ne pouvais pas me rendre au boulot en métro."

Mais Souad sait rebondir. Elle entame alors une autre carrière, celle de courtière en assurance. Avec une associée plus âgée, elle décide de mettre au point un produit d’assurance pour les personnes handicapées. Un concours d’entrepreneurs lui permet d’obtenir 15000 euros. Bingo. Elle lance son activité. Aujourd’hui, elle a plus de 2000 clients, professionnels ou particuliers.

"Je ne me sentais plus femme"

Sa réussite n’est pas liée, pense-t-elle, à son fauteuil, mais à son "éducation" et à sa volonté d’aller de l’avant. Car Souad a lutté pour regagner la confiance en elle. Après l’accident, elle n’arrive plus à se regarder dans une glace. "A l’hôpital, on m’avait dit que je devais porter des survêtements tous les jours pour éviter les escarres, et ne pas mettre des culottes! Je ne me sentais plus femme." Puis c’est le "déclic": un voyage à New York, avec une amie elle aussi en fauteuil. "Là-bas, le handicap n’est pas perçu de la même manière. On était dans la norme." Aujourd’hui, elle porte à merveille bottines, jean moulant et chemise de working-girl. La classe.
Une jeune patronne sur fauteuil… pas évident pour les vieux collaborateurs

Cette passionnée de tennis - "dixième française au classement handisport" - puise la force d’avancer dans ces petites choses du quotidien qui la révoltent, mais qu’elle veut voir changées.

Comme lorsqu’elle se rend dans un lieu public inaccessible. "Quand je vais au Tribunal de commerce, je lis "Liberté, Egalité, Fraternité" sur la façade, et face à moi je vois toutes ces marches qui m’empêchent d’y accéder, décrit-elle. Personne - ni les salariés, ni les policiers - ne veut m’aider. Je dois rester plantée là, à attendre les pompiers qui eux seuls, sont habilités à me porter."

Pire encore, le malaise des autres, comme celui de ce collaborateur senior qui n’acceptait pas son autorité. "J’étais une femme, plus jeune que lui, et en fauteuil. Il pensait sans doute que je l’avais recruté pour me protéger…", soupire Souad.

Même indignation quand elle évoque "Sarko, quand il dit que tous les Français doivent devenir propriétaires. Mais pour les personnes handicapées, c’est très difficile d’emprunter !"

Néanmoins, la jeune femme se dit "apolitique" et estime que les allocations versées aux personnes handicapées favorisent l’assistanat."Parfois, j’appelle des clients en fauteuil et je leur demande quelle est leur occupation professionnelle. Ils s’énervent, me demandent: "Mais vous n’avez pas entendu?! Je suis han-di-ca-pé!" Pour moi, ce n’est pas incompatible avec le fait d’exercer un métier."
Smart- boulot –dodo

La jeune femme n’a jamais voulu pleurer en imaginant la vie qu’elle aurait pu avoir. Ou revenir sur cet accident, qui a laissé un goût amer à ses proches. "Alors que j’avais perdu connaissance, on m’a volé mes papiers. A l’hôpital marocain, je suis restée alitée dix jours, sans soins, avec des fourmillements dans les jambes. Le temps que les autorités marocaines se rendent compte que je suis Française et me rapatrient en France." Ses jambes auraient-elles pu être sauvées? "Sans doute, mais les faits, sont là, et je dois avancer", tranche-t-elle.

Aller de l’avant, c’est-à-dire vivre comme tout le monde. Prendre sa Smart, tous les matins, pour faire le long trajet entre Plessis-Robinson, dans les Hauts-de-Seine, jusqu’à Paris. Travailler plus de huit heures par jour, et mener une vie de couple (sans enfants). Sauf que pour elle, tout prend plus de temps. Et qu’un rien peut lui gâcher la vie. Comme cette petite marche devant la porte de ses anciens locaux, dans le XVIe arrondissement parisien, qui l’obligeait, chaque matin, à appeler des voisins ou son associée pour être portée. Juste pour aller travailler. Un mauvais souvenir qu’elle a vite effacé.

La semaine de l'emploi et du handicap a eu lieu du 16 au 22 novembre.

 

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