France Politique

Un débat sur l'unité nationale

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9 Décembre, 2009

Le Capitaine Alexandre, poète slameur, fondateur du collectif On a slamé sur la lune, appelle à un autre débat que celui initié par le ministre de l'immigration : un débat sur "l'unité nationale". Deux questions fondamentales l'animent : comment se construire avec, plutôt que contre l'Autre ? Comment relever le défi du vivre ensemble ? En attendant le lancement officiel le 17 décembre prochain à Lille, voici la lettre que le Capitaine adresse à la France.

L’Identité Nationale en question...

Je ne suis pas français, mais sincère et franc c’est mon cœur qui vous parle de ce que représente la France pour moi et tant d’autres aussi, comme moi résidents en danger ?

Le débat sur l’identité nationale est lancé depuis quelques jours, mais la France est éclatée, une partie tente de survivre, à la crise, à la grippe, au vaccin contre la grippe, et aux ajustements financiers contre la crise, une France, sportive, crie à la faute de main de Thierry, pendant qu’une autre, réaliste, fait fi de tout ça et ne retient que la victoire synonyme de coupe du monde sud-africaine.

Pendant ce temps-là, une autre France encore, politique, semble se demander qui elle est et où elle va, qui elle a envie d’être et comment atteindre le ciel bleu blanc rouge de ses idéaux... Cette France m’interroge, moi l’immigré, l’étranger de Camus, celui du bout du monde, ou du bout de ta rue, elle me dit ou voudrait me dire que je ne suis pas chez moi ici, pas tout à fait en tout cas. Mais cette France sait-elle que j’aime ce pays autant que sa classe politique m’ignore, me hait ou semble me proscrire? Sait elle que sa langue caresse la mienne depuis mon premier cri de poésie? Et que mon vœu d’écriture vient de mes lectures d’auteurs français ou francophones, qui m’ont enseigné la liberté, et la vitale et nécessaire urgence de cultiver la sienne ?

Cette France se rappelle-t-elle à elle-même que ce n’est pas moi qui l’ai déclarée « Pays des Droits de l’Homme » ? moi, comme tant d’autres je suis juste venu voir, j’ai vu, et j’ai été convaincu que je pouvais faire ma place ici, y fonder une famille et lui construire un havre de paix. Et malgré mon doute grandissant sur le respect par tous, des valeurs « LIBERTE, EGALITE, FRATERNITE » qu’arbore la République ébranlée, malgré les discours qui (nous) stigmatisent, malgré la règle des « trois I » (Identité, Immigration, Insécurité) qui faillit dans un cauchemar porter Le Pen au pouvoir, malgré les résultats des sondages à la con, malgré le non sens de ce débat et du ministère qui le porte jusque dans son appellation, je crois encore et toujours, à la possibilité d’une île... de France fraternelle.

Parce que la France de René Char, Rimbaud, Genet, Nougaro, De Gaulle, Sagan, Coluche, Gréco, Hugo, Mère Theresa, est aussi le pays de Lilian, N’guyen, Djamel et Diams, une terre arc-en-ciel de fait, et qu’elle pourrait être une région monde comme dirait Edouard Glissant, où les différences qui le souhaitent, peuvent se parler, partager, « changer en échangeant sans se perdre pourtant ni se dénaturer », marier leurs idées, ou leurs fils et leurs filles, féconder une nation à l’identité plurielle, forte et riche de sa diversité, avec une nouvelle page d’histoire à écrire collectivement et en harmonie.

Voilà ce qui se joue ici entre les lignes, la trame de ce débat (aux intentions et arrières pensées nauséabondes) qui implique en fait toutes les couches de la société française, est la volonté ou non de relever le défi du vivre ensemble.

«Quel tissus de conneries, il est temps qu’on réagisse, parce qu’on va se faire bouffer » m’objecterai sans doute ce maire éclairé, auquel je n’ai pas envie de répondre que si la connerie fait partie de ces choses les plus universellement partagées entre les humains, sans discrimination aucune, la sienne est particulièrement flagrante, navrante, abjecte. Mais ne nous y attardons pas. D’autres questions me viennent, me turlupinent même, par exemple je me demande si être français tient comme certains laisseraient à le penser, à une couleur de peau, à une même appartenance sociale ou religieuse. Dans ce cas, de « fervents patriotes » comme Pétain le maréchal, Laval, Papon, Bousquet, seraient assurément plus français (à supposer que certains français le soient plus que d’autres) que le franco-arménien Manouchian, le franco-polonais Politzer, le franco- malien Kouyaté , tous fusillés par les nazis, plus français aussi que les indigènes, tirailleurs musulmans d’Afrique du Nord, ou d’Afrique noire, tombés pour la France et des valeurs pour lesquelles ils payèrent le prix fort de leurs vies.

Que Besson, Hortefeux, et Sarkozy répondent à ça, qu’ils nous parlent encore d’identité nationale et nous disent desquels des français précédemment cités ils se sentent les plus proches. Alors que nous rêvons, pour encore citer Glissant (et Chamoiseau aussi), « d’identité relation », c’est-à-dire non figée et forgée dans le rapport, « la relation à l’Autre », la leçon profondément humaine « du donner recevoir », on voudrait nous ramener en des temps obscurs de défiance, de méfiance, de peurs sans fondements véritable de l’Autre, si ce n’est qu’il diffère de nous, on voudrait nous enfermer dans une « identité racine » qui rejette, se replie sur elle- même, au risque ultime de mourir d’elle-même plutôt que de se nourrir d’autrui.

Je refuse de passer à côté du miracle de l’altérité, alors mon identité, je la négocie chaque matin en me regardant dans le miroir, en me demandant qui je suis, et surtout qui je veux être : un homme juste, un homme...

Je refuse de passer à côté du miracle de l’altérité, alors mon identité n’a rien de fixée définitivement, bien au contraire elle est vivante, vibrante, foisonnante, remuante et riche de mes rencontres, de mes voyages, de mes lectures du monde, et de tout ce qui m’a nourri et tenu en vie jusqu’ici.

Je refuse de passer à côté du miracle de l’altérité, alors je vais de par le monde, emportant avec moi mes poèmes et ma foi pour seuls bagages. Je vogue, en direction du carrefour des cultures. A la recherche de moi-même. A la rencontre de l’Autre.

Je ne suis pas un fils d’immigré, de moi-même par choix j’ai émigré dans ce pays dont les maux parfois me donnent la migraine, mais dont la langue est si belle...Et si vous saviez comme je l’aime, cette langue française dont les mots caressent ma langue africaine depuis le préau, et me portent aujourd’hui vers vous. Si seulement vous saviez,
peut-être comprendriez vous le sens profond de cette lettre à la France.

Que Besson & co me pardonnent de ne pas rester à ma place d’étrange étranger et d’avoir envie de participer modestement à leur débat national, qu’ils sachent aussi que nous avons nos rêves, nos idées haut placées et nos « armes miraculeuses » pour reprendre la liberté d’être au monde qu’ils voudraient nous confisquer, et tant que j’aurai un souffle de vie et d’amour, couleront mon encre de sang et mes larmes de paix, pour dire à cette douce France brutale parfois, que nous ne venons pas chez elle par hasard. Nous venons parce qu’elle est venue chez nous aussi, et qu’elle le veuille ou non, que nous l’ayons voulu ou non, nos cultures sont entrées en contact, se sont éprouvées, « fracassées, embellies mutuellement ». Nous ne venons pas pour lui prendre son pain, mais pour gagner, partager le nôtre et tant d’autres choses aussi. Immatérielles celles-ci.

Nous avons une histoire commune, et la volonté de partager des valeurs communes. Alors parfois, assis sur le toit du TOUT-MONDE, je me dis que « l’affaire » aurait pu, aurait dû même, être posée en d’autres termes, peut-être ceux-ci : « le gouvernement lance un grand débat sur l’Unité Nationale , et tous les français, sans distinction, sont
invités à y participer. Invités aussi les étrangers résidant sur le sol français, appelés à partager leur expérience de la France. » Mais bon je n’ai pas fait Sciences Po moi, moi l’immigré, l’étranger de Camus, celui du bout du monde ou du bout de ta rue, petit fils de Protestant, agnostique par dandysme, priant parfois le bon Dieu des Catholiques, fêtant l’Aid et le Nouvel an chinois, amateur de voyages mystiques, et fasciné depuis mes jeunes années à Douala par le Bouddhisme et sa philosophie. Et ce n’est rien si je vous fais peur vous savez, je me suis souvent fait peur aussi. Mais là n’est pas le propos.

Je confessais ne pas avoir fait Sciences Po, donc encore moins l’ENA, je n’ai même pas fait de Hautes Etudes, préférant flâner dans mon jardin spirituel, promener mes idées à l’Université du Temps Libre ou à l’Ecole de l’Art de la Vie, me confronter à l’autre, à son regard, son écoute, fréquenter d’autres imaginaires, d’autres histoires, d’autres mémoires, d’autres mondes. Alors ce que je dis n’aura peut-être aucune valeur intrinsèque pour les « brillants » hommes politiques et les journalistes complices, pour certains malgré eux, qui nous imposent tout ce vacarme « médiocratique » sur fond de marketing électoral, mais j’accuse cette France là de céder à la « tentation du mur », je l’accuse de refuser de voir en Marie N’Diaye une française comme une autre, je l’accuse de refuser de croire qu’on peut se construire avec, plutôt que contre l’Autre, je l’accuse d’être hautaine alors qu’elle ne peut se permettre aucune hauteur vu l’angle du débat, je l’accuse de vouloir semer la confusion et le trouble plutôt que l’ordre et l’harmonie, je l’accuse de faillir à la tâche gouvernementale, de trahir l’idéal d’une partie de la société française pour laquelle je prends parti...

Je vous promets qu’elle existe cette autre France, fraternelle, je l’ai effleurée de ma plume, embrassée avec ma langue, touchée avec mon cœur et mes histoires à rêver debout, je l’ai rencontrée. Et me suis (re)trouvé en elle aussi.

Vous l’aurez compris le sans diplôme reconnu par l’Etat français que je suis, lui demande pourquoi diviser pour régner, pourquoi pas un débat porteur de sens et haut en couleurs sur « l’Unité Nationale », il y en aurait à dire sur ce qui lie, unit ou pourrait lier et unir les français entre eux, non ? Et qui également pourrait, peut-être les lier, les unir aux immigrés d’hier et fils et filles d’immigrés d’aujourd’hui, pour la plupart français. Ma question est posée. Et cet autre débat, lancé.

Je ne suis pas français, mais sincère et franc c’est mon cœur qui vous a parlé de ce que représente la France pour moi et tant d’autres aussi, comme moi résidents en danger?

Marc Alexandre OHO BAMBE aka le capitaine Alexandre


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