Gaëlle a 32 ans. Originaire du Bénin, la jeune femme est en France depuis six ans. Une histoire qui commence plutôt bien : « Titulaire d’un diplôme de couture, j’ai travaillé pendant quatre ans à Cotonou pour une famille d’expatriés, afin de gagner de quoi ouvrir un atelier. Quand ils sont partis, je me suis retrouvée sans emploi. Un jour, une dame dit à ma grand-mère que sa fille, béninoise résidant en France, cherche quelqu’un pour le salon de confection de son mari. » L’occasion est trop belle ! Gaëlle fait sa valise, l’employeur paie l’avion et le visa, et voilà la jeune femme en route. A l’arrivée, point de couture, mais « la lessive, les repas, le ménage, les enfants… Je devais m’occuper de tout dans la maison. »
Sans percevoir le moindre salaire, sans pouvoir contacter sa famille ni faire machine arrière : « Ma patronne m’avait confisqué mon passeport et mon billet retour. Elle disait qu’elle avait ouvert un compte pour moi au Bénin, mais ce n’était pas vrai. N’ayant pas de chambre, je m’étais aménagé un petit coin dans une salle de bain non utilisée. J’ai appris ensuite que j’étais la 27ème personne qu’elle utilisait. C’était pourtant une famille aisée… Ces gens-là ne respectent rien ; ils pensent que l’argent achète tout, arrange tout. » Le mari ? « Il savait, mais ne s’en mêlait pas. » Les voisins ? « On habitait un village très isolé, dont les habitants n’étaient pas habitués aux personnes de couleur. L’approche était difficile… » Malgré tout, Gaëlle parvient à exposer sa situation à la responsable locale des Témoins de Jéhovah, dont la mégère fait partie : « Cette dame insistait pour que je prenne un poste à la Mairie ; j’ai dû finir par lui avouer que je n’étais pas la sœur de la patronne, comme celle-ci le prétendait, mais son esclave, privée de tout papier et de toute liberté ! La congrégation l’a sommée de me laisser partir. »
Fin de l’histoire ? Pas vraiment ! « Elle m’a vendue à une coiffeuse de ses connaissances pour 1200 euros… » Et voilà Gaëlle en région parisienne, toujours sans passeport « mais avec 50 euros par mois », repartie pour une tournée de lessive, cuisine, ménage… Jusqu’au jour où elle décide de fuir, malgré la peur – « Tous les jours, on te serine que si tu pars, tu vas aller en prison. » Elle trouve asile chez une ancienne employée de la coiffeuse. « Je lui avais raconté mon histoire ; elle m’a trouvé un hébergement, des associations à contacter. » Pour Gaëlle, la roue peut enfin tourner !
Retrouver son autonomie, bâtir son avenir : cours de langue, carte de transport, téléphone mobile, permis de séjour et de travail… Les sésames de son nouveau départ. « Aujourd’hui , je m’occupe de personnes âgées. La couture me manque, mais j’adore mon boulot ! Mon objectif est d’obtenir mon diplôme d’Etat d’aide soignante. » Et de briser l’impunité des esclavagistes : « Au pays, je n’avais jamais entendu parler de ce genre de pratique. Personne n’en parle. Ici, j’ai rencontré des personnes formidables qui se sont mobilisées, m’ont soutenue et m’ont redonné confiance. Monique Bernard, de SOS Esclaves, est un secours quotidien. L’avocate de l’association, Maître Fougeroux, a obtenu du tribunal une lourde condamnation de mes bourreaux – 8 mois de prison avec sursis, 18000 euros de dommages et intérêt. Bien que cet argent soit très difficile à obtenir, des sommes importantes m’ont déjà été versées. Je suis décidée à aller jusqu’au bout. Il faut que ça s’arrête. Il faut que ces gens flanchent, qu’ils aient peur, qu’ils arrêtent de penser qu’ils sont intouchables. » Et que, sur place, les filles sachent. « L’Europe n’est pas forcément l’Eldorado ! »
Sabine, elle, avait des raisons de ne pas se méfier : originaire de Guinée Conakry, elle est partie rejoindre sa sœur aînée en France après le bac, pour poursuivre ses études. « Je voulais être journaliste, raconte-t-elle. Je suis arrivée sans inscription à la fac : mon beau-frère, prof de techno, m’avait dit qu’il m’aiderait dans les démarches. Tu parles ! En me faisant venir, "la folle" avait une idée en tête : faire de moi sa domestique, comme elle l’avait fait précédemment avec une autre de mes sœurs. Mais ça, je ne le savais pas… » Parce qu’en famille, ces choses-là ne se disent pas : « Mes parents n’auraient pas pu l’entendre, ils ne m’auraient pas crue. Mon frère, arrivé en France en même temps que moi, n’a pas bougé le petit doigt ; ça m’a beaucoup déçue. »
Comme Gaëlle, Sabine s’est retrouvée à trimer dans les pires conditions : « Je n’avais pas de chambre, pas de papiers – ma sœur les avait trafiqués pour me présenter comme sa fille. Elle ne me donnait pas non plus à manger. » Au bout de quelques mois, Sabine se réfugie chez une tante, « mais sous le poids de la pression familiale, j’ai dû rentrer chez ma sœur, dans des conditions encore pires… Ce genre de situation te fait perdre confiance ; tu finis par te voir petit, inférieur. » Trois ans de cauchemar. « Je m’en suis sortie grâce à celui qui est désormais mon mari. »
Un prince charmant déboulé... « par Internet ! Rencontré sur la toile lorsque, grâce à ma tante, j’ai fui en Hollande. Son appui m’a donné le courage de tenir, puis de claquer définitivement la porte, contacter des associations, affronter ma famille. » De quoi permettre à Sabine de se reconstruire, petit à petit : « Porter plainte n’a pas été une décision facile, mais il fallait que je le fasse. L’affaire suit son cours. Je ne baisse pas les bras. Je ne demande pas d’argent. Ce que je veux, c’est que justice soit faite. Et que soit brisée la spirale du silence. » Son titre provisoire de séjour sous le bras, le jeune femme a attaqué des études de droit (« l’avocate de SOS Esclaves, Maître Fougeroux, m’a fait aimer ce métier »), trouvé un boulot à mi-temps dans un cabinet juridique… Et entrepris, vaille que vaille, de coucher son histoire par écrit : « Pour témoigner, briser les tabous et l’incrédulité. Et pousser jusqu’au bout mon travail de reconstruction. Cette histoire n’est pas encore derrière moi. » Le sera-t-elle un jour ? « Après le procès, peut-être... Pour l’instant, elle est là, je la vis au quotidien. »
TROIS QUESTIONS A…
Monique Bernard, responsable de SOS Esclaves, France
Un profil type d’esclavagiste ?
Généralement pas le fait de réseaux organisés, mais d’individus. Plutôt des familles d’au moins trois enfants (dont la mère ne s’occupe pas), vivant souvent dans de grands appartements. Les victimes n’ont jamais leur chambre : elles doivent se contenter d’un matelas dans la cuisine ou d’un canapé. Leurs horaires de travail sont généralement monstrueux – entre 15 et 17h par jour, parfois plus ! Au départ très gentils, les employeurs font parfois preuve de pure cruauté. Comme cette fille obligée de nettoyer les vitres au coton tige, ou cette autre, contrainte de laver le linge et la vaisselle à la main, alors que la maison est équipée de machines ! Certaines sont battues, griffées, voire violées.
Mission de SOS Esclaves ?
D’abord accueillir, héberger, mettre en confiance. On leur trouve des familles d’accueil, on leur procure des papiers et un accès aux soins (la plupart, victimes de carences, ont besoin d’un bilan médical d’urgence). On leur fournit aussi un peu d’argent de poche, pour qu’elles puissent payer leurs transports et leurs communications, et retrouver leur autonomie. On les aide ensuite à chercher un emploi ou une formation – pour éviter qu’elles tournent en rond et se projettent dans l’avenir. On les accompagne également dans toutes leurs démarches juridiques.
Priorités pour demain ?
Nous avons besoin de parrains et marraines, pour épauler les filles, ainsi que de familles d’accueil – où elles puissent avoir leur propre chambre, partager les repas, etc. Juridiquement, nous avons parfois beaucoup de mal à obtenir réparation, notamment quand l’employeur a quitté le territoire français. Mais, par respect pour les victimes, on ne peut se permettre de lâcher : on doit continuer à se battre, même lorsqu’on est en face de gens très puissants, liés au pouvoir politique de leur pays.
Contact : (33) (0)6 42 60 54 06 / sosesclaves@gmail.com






















- Réagir aux articles
- Soumettre une contribution¹
- Répondre à un appel à témoignage¹
- Mémoriser un contenu¹
- Participer à un jeu¹
- Participer aux interviews online d′artistes et de personnalités¹
- T′abonner aux podcasts¹
- Et bénéficier de tous les nouveaux services de RespectMag.com
(1) : disponible prochainement