« Je n’aime pas le mot esclavage : il réduit au cliché de la jeune villageoise innocente, kidnappée ou vendue par sa famille. Ça peut arriver, mais la réalité est plus complexe. » Le ton est donné : David Feingold n’est pas du genre à s’en tenir à un constat de surface. Ni un de ces agents internationaux qui se contentent d’un petit tour, un gros chèque et puis s’en vont, la conscience tranquille, sans se demander comment soigner le mal à la racine. « Pour ça, il faut travailler dur ! tempête David. En Thaïlande, l’Unesco a deux missions : enquêter sur le commerce sexuel d’une part, soutenir les minorités, dans le cadre de la convention sur la diversité culturelle, d’autre part. Ici, ces questions se rejoignent : le nombre de travailleuses sexuelles issues des groupes ethniques est disproportionné. Il y a dix ans, ce n’était pas le cas. »
Des départs souvent volontaires
Producteur du film documentaire Trading women auquel Angelina Jolie a prêté sa voix, David a cherché, et trouvé, les raisons de ce
déséquilibre. « Les facteurs d’exil sont nombreux. La suppression par les organisations internationales de la culture de l’opium dans les régions du Nord a par exemple dégradé la situation économique des habitants, et poussé pas mal d’entre eux à quitter leur village. » Autres motivations : fuir l’oppression de l’armée birmane, « ou juste tenter l’aventure et voir du pays. Comme tous les jeunes du monde, ils rêvent d’une vie meilleure et plus excitante ! » Oui mais voilà : les grandes villes thaïlandaises ne sont plus pavées d’or. « Avec la crise, les opportunités d’emploi se sont taries. Beaucoup de jeunes filles venues des villages du Nord se retrouvent coincées là, sans emploi ni moyens (ou envie) de rentrer chez elles. Des proies faciles pour les recruteurs de l’industrie du sexe, qui leur font miroiter des salaires deux à trois fois supérieurs à ceux des travaux agricoles ou domestiques. »
Autre souci : « La plupart des membres des minorités ethniques ne sont pas inscrits sur les registres d’Etat, et n’ont donc pas d’existence légale. Lorsqu’ils franchissent les limites de leur district, ils deviennent des migrants clandestins, au sein même de la Thaïlande ! Pour se rendre en ville, ils sont obligés de s’en remettre à la complicité des transporteurs. Certains ne leur demandent que le prix du trajet –ce qui les lie par une dette. D’autres sont malhonnêtes. Là commence le trafic… »
Devenir des citoyens comme les autres
« Sans carte d’identité, les seuls choix pour nos enfants sont de mendier, dealer ou vendre leur corps » plaide une grand-mère akha de la région de Chiang Mai. D’où la nécessité de promouvoir l’inscription sur les registres. « Disposer du statut de citoyen thaïlandais est, pour les gens de minorités ethniques, un premier pas indispensable vers l’égalité des chances et de traitement, confirme David. Car sans papiers, pas de droit de vote, pas de droit de propriété, pas d’accès aux soins… « Le gouvernement vient d’annoncer que tout enfant né sur son sol devait avoir accès à l’école primaire. Une annonce méritoire… Mais les études montrent que ceux qui n’ont pas la citoyenneté thaïlandaise ont 70% moins de chance d’y arriver ! »
Des réponses ancrées dans la réalité locale
Actions menées par David et le bureau régional de l’Unesco afin d’enrayer le phénomène de traites des jeunes femmes autochtones ? « Primo, sensibiliser sur les risques. Deuzio, inciter à l’inscription sur les registres nationaux. Tertio, créer des alternatives sociales et économiques. »
En prenant bien soin, à chaque étape, de s’adapter aux spécificités. « Comme la plupart des minorités ethniques ne parlent pas thaï ou ne le maîtrisent pas suffisamment pour en comprendre les nuances, nous avons développé des programmes radio de prévention en langues locales. Tous les sons y sont authentiques : les voix, les musiques… Y compris les cris de chiens, différents d’une région à l’autre ! C’est ce sens du détail qui fait que les gens accrochent, se sentent concernés. »
Des programmes sous forme de soap opera : « Les documents institutionnels ne sont pas lus par les jeunes ! Pour les toucher, on a développé des histoires mêlant intrigue, mélo, informations sur le sida, la drogue et la traite. Sur le terrain, la radio est le média le plus efficace. T’emmènes un petit transistor, c’est facile, pas cher et efficace. » (1)
Avec quels soutiens ? « Les radios thaïlandaises, toutes contrôlées par l’Etat, ont été d’excellents partenaires. La difficulté a été de trouver au sein du gouvernement (qui, comme dans beaucoup de pays, n’est pas "unitaire") les gens qui partageaient nos conceptions et nos objectifs. » Prochaine étape : « Trouver des fonds, afin d’étendre les actions de prévention à d’autres zones. Et soutenir le déploiement du programme d’incitation à l’inscription sur les registres nationaux. »
(1)L’Unesco a également organisé en novembre 2007 un concert pop rock à Chang Mai, réunissant des chanteurs de sept groupes ethniques différents, et délivrant des messages dans les différents langues locales. « Pour capter l’attention de jeunes concernés, et changer les regards des citadins thaïs sur les minorités. Qu’ils les voient comme des citoyens à part entière, pas de simples attractions touristiques ! »






















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(1) : disponible prochainement