Asie / Pacifique Migrations

Traite au Népal

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5 Novembre, 2008
Par: Réjane Ereau

Engagée depuis 1998 au Népal, Planète Enfants lutte en priorité contre la traite de femmes et d’enfants, et toute forme de violence domestique. La parole à Christian Moulin, directeur de mission.

Evolution de la situation ?

Les dix années de guerre civile ont considérablement fragilisé et appauvri la population népalaise, en particulier les femmes et les enfants. L’insécurité, l’éclatement des familles et la raréfaction des opportunités professionnelles engendrés par les conflits ont accru les migrations (au sein du Népal, vers l’Inde ou, plus récemment, vers des pays comme la Malaisie et les états du Golfe). Donc augmenté les risques d’exploitation à des fins sexuelles et/ou de travail forcé.
 
Autres facteurs ?
 
L’émergence au Népal d’agences de recrutement souvent irrespectueuses de la (pauvre) législation en vigueur favorisent une migration risquée : se retrouvent sur les routes des personnes qui ne connaissent précisément ni leur destination finale, ni leur futur employeur, ni la nature exacte du travail qui les attend… Nous avons constaté une modification sensible du fonctionnement des passeurs : plus prudents et discrets, ils ont appris à mieux connaître les différentes zones transfrontalières, et parviennent ainsi à « trafiquer » un nombre croissant de personnes vulnérables.
 
Trafic organisé ou informel ?
 
Les trafiquants sont généralement organisés en réseaux, composés de recruteurs/transporteurs (souvent les mêmes personnes) et d’acheteurs (propriétaires d’ateliers ou de bordels). La taille et le nombre de ces réseaux sont difficiles à évaluer.
 
Principales victimes de ce trafic ?
 
Il est important de noter que la traite touche indifféremment toutes les castes et ethnies de la société népalaise. Les jeunes femmes et les enfants isolés, illettrés ou issus des minorités ethniques sont néanmoins les plus vulnérables.
 
Actions menées par Planète Enfants ?
 
Nous travaillons directement avec les femmes identifiées comme à risque, via des cours d’alphabétisation et de prévention, ainsi que via la mise en place de programmes d’autoprotection communautaires. Une fois lettrées et informées, les femmes sont un relais excellent pour diffuser le message à leur entourage, se protéger elles-mêmes et les autres. Ensuit, nous agissons pour renforcer leurs capacités économiques (micro-crédit et/ou épargne). Autres actions : prévention à large échelle via des émissions radio diffusées en dialectes locaux dans des zones sensibles ou reculées, création de supports didactiques (dépliants, panneaux, manuels), formation des différentes personnes concernées (femmes, travailleurs sociaux, police, représentants d’agences gouvernementales)… Il y a un an, dans un district du Sud du pays, nous avons monté un projet impliquant les différents acteurs locaux, afin qu’ils soient à terme capables de gérer eux-mêmes, de A à Z, les cas de violence domestique et de traite identifiés au sein de leur communauté : soutien, réhabilitation, poursuites judiciaires, etc. Nous avons également développé un standard de prise en charge et essayons de le faire adopter par le gouvernement népalais comme outil de référence, applicable à l’ensemble des maisons d’accueil pour femmes du pays.
 
Quelle aide des gouvernements népalais et indiens ?
 
Bien que conscients de l’ampleur du problème, leur implication est limitée : l’immense majorité des actions menées sur la zone frontière indo-népalaise (assistance, maisons de transit et de réhabilitation) sont gérées par des ONG nationales et internationales. L’absence de mesures politiques semble due à un manque de moyens et, probablement, de réelle volonté. Une commission du Saarc (1) est néanmoins sur le point de créer une base de données sur la traite : nombre de victimes identifiées par pays, origine, type d’exploitation, etc. Ouverte aux différents acteurs travaillant sur le sujet, cette base a pour objectif, à terme, d’établir des programmes de lutte plus concertés et efficaces.
 
Un espoir du côté du changement de régime ?
 
Après l’espérance suscitée par les élections du 10 avril dernier, on constate un enlisement de l’Assemblée constituante, qui peine à surmonter ses luttes intestines et à former un gouvernement d’union nationale. Le parti maoïste a beau être le plus représenté, il ne dispose d’aucune majorité absolue pour gouverner. Aucune évolution significative donc, à quelque niveau que ce soit. Et la question de la traite n’est pas la priorité du moment…
 
Un projet dont vous êtes particulièrement satisfait ?
 
De 1998 à 2001, dans le district de Nuwakot (limitrophe de Katmandou), Planète Enfants a mené une action globale de prévention destinée à lutter contre les causes immédiates de la traite : ignorance et pauvreté. Ce programme a permis à de stopper le départ des habitantes d’un village tamang (2) particulièrement touché. Nous sommes aussi satisfaits de plusieurs cas de « sauvetages » individuels (réhabilitations socioéconomiques) de femmes et d’enfants. Clés de ces succès : la mise en œuvre d’une évaluation personnalisée des besoins et des souhaits de la personne, la mise en place de plans d’actions ad hoc et un suivi rapproché des victimes, jusqu’à leur autonomie totale.
 
Echecs ?
 
La difficulté à trouver des activités génératrices de revenus dans les zones pauvres, en raison du manque de marché pour les produits, et le manque de partenaires compétents. Jusqu’à ce jour, nous n’avons pas réussi à créer des activités de subsistance durables pour les populations vulnérables. Celles-ci, pourtant très en demande, sont assez passives sur le sujet, ce qui nuit à la durabilité des actions entreprises… Autre problème : les victimes qui quittent les centres sans qu’on ait eu le temps de les aider. Ces personnes ont été tellement malmenées qu’elles ont acquis un réflexe de défiance et de fuite. L’approche psychologique doit donc être encore et toujours renforcée, améliorée et mieux maîtrisée.
 
Urgences ?
 
Protéger les femmes et adolescents candidats à l’émigration économique – vers l’Inde et les pays du Golfe en particulier. Le flou du cadre législatif et la totale ignorance des gens laissent en ce moment la porte ouverte à tous les abus, de l’exploitation de main d’oeuvre au pur trafic à des fins sexuelles. Ce phénomène est en expansion depuis la fin de la guerre civile, du fait d’une plus grande facilité à se déplacer.
 
Autres priorités ?
 
Primo, la sensibilisation dans les communautés, notamment par la radio : de nombreuses lettres d’auditeurs témoignent de l’intérêt qu’ils y trouvent. Une évaluation des actions menées dans la région du Teraï (Sud Népal) entre 2003 et 2006 prouve un changement de comportement : les personnes sensibilisées ne considèrent plus que le trafic autour d’eux n’est pas leur affaire, mais agissent en « chiens de garde ». Autre priorité : le support psychologique aux victimes. Notre approche nous prouve qu’il faut agir non seulement sur les causes immédiates (pauvreté, ignorance) mais aussi sur les causes profondes : discrimination envers les femmes et les enfants, perte de confiance en soi et acceptation des pires formes de violence et de torture…
 

 


TEMOIGNAGES
 
Sita, 15 ans. De nationalité indienne, la jeune fille vivait sur le territoire népalais, près de la frontière, lorsqu’elle a été « trafiquée ». Témoignage recueilli par une travailleuse sociale du centre Planète Enfants de Katmandou.
 
Comment t’es-tu retrouvée dans cette situation ?
 
Un jour, le deuxième épouse de mon père m’a demandé, à l’insu de celui-ci, d’accompagner un membre de sa famille vers une destination inconnue. Sous la pression, je me suis exécutée… et me suis retrouvée en Inde. J’ai appris plus tard que ma propre mère était impliquée dans ma « vente ».
 
Connaissais-tu les risques ?
 
Mon père m’avait préalablement informée de ce que je pouvais encourir en quittant ma famille sur les conseils de ma belle-mère. Mais, incrédule et trop vulnérable, je n’ai pas su résister aux pressions de cette dernière.
 
Où pensais-tu aller ?
 
Je n’en savais rien du tout ! J’ai suivi l’homme en confiance : je le connaissais bien, en raison de ses nombreuses visites à ma belle-mère. Durant le trajet, j’ai néanmoins eu un doute ; j’ai essayé de m’enfuir du train dans lequel je me trouvais, malheureusement sans succès.
 
Ensuite ?
 
Je me suis retrouvée dans un bordel indien. Violée à maintes reprises, je suis tombée enceinte. Mon bébé est mort-né. Une épreuve traumatisante… J’ai fini par m’enfuir. J’ai trouvé du soutien auprès d’une organisation indienne, qui m’a orienté vers le centre d’accueil de Planète Enfants à Katmandou.
 
Quels souvenirs gardes-tu de cette période ?
 
Ce qui m’a le plus marquée : la naissance de mon enfant mort-né, les nombreuses violences subies… Et la trahison de ma mère. Je me souviens aussi des bons moments passés au centre de réhabilitation en Inde, avant mon transfert à Katmandou.
 
Aujourd’hui ?
 
Je n’ai plus aucun contact avec ma famille. Pour l’instant, je vis au Centre et n’envisage pas de le quitter : j’ai besoin d’un environnement sûr pour étudier. Je n’arrive pas encore à me projeter dans le futur, mais suis heureuse dans mon nouveau lieu de vie.
 
Souhaits pour le futur ?
 
Avoir une bonne éducation et devenir autonome.
 
Conseil aux jeunes filles qui risqueraient de tomber dans le piège ?
 
Etre méfiantes à l’égard d’inconnus, ne jamais partir de chez soi sans en savoir réellement le motif... Je prie pour que d’autres filles ne vivent pas ce que j’ai vécu.


Au Népal :
 
-15 000 filles sont trafiquées chaque année vers l’Inde en vue d’une exploitation sexuelle, 40% d’entre elles ont moins de 16 ans.

- 2,6 millions d’enfants entre 5 et 16 ans travaillent, dont 5 000 survivent isolés dans les rues des 6 plus grandes villes du pays.

- Une étude faite en 2001 révèle que 95% des femmes interrogées ont subi des violences.
« Je viens de Sindulpatchock, un district du nord du Népal. A l’âge de 15 ans, quelqu’un m’a proposé un travail de domestique en Inde. Vu le manque d’avenir dans mon village, j’ai accepté cette place dans l’espoir d’une vie meilleure. Deux mois plus tard, j’étais dans un bordel en Inde, violée en moyenne 20 fois par jour, battue par le propriétaire du bordel ou les clients tous les jours… Aujourd’hui je n’éprouve ni haine ni colère, mais chaque nuit, j’ai cette angoisse qui me rappelle que je n’ai été un objet qui pouvait être vendu et acheté. Quand allons-nous arrêter ce comportement inhumain ? » 
 
 
 

(1) Alliance des pays d’Asie du Sud dont l’Inde et le Népal sont membres.
(2) Minorité ethnique très appréciée des trafiquants du commerce sexuel (pour la blancheur de leur peau, paraît-il).

 

 
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