Asie / Pacifique Minorités

Tibet sous tension

  • Increase
  • Decrease
  • Normal

Current Size: 100%

share facebook share twitter share myspace add this
4 Mars, 2008
Par: Réjane Ereau

Mars 2008. Violents affrontements à Lhassa. L’Occident réalise que la vie n’est pas forcément un long Yang-tseu-kiang tranquille pour les populations autochtones du Tibet. Il y a quelques mois au Kham (1), RespectMag avait déjà été témoin d’une cohabitation « musclée ». Reportage.

Août 2006, bienvenue à Litang. A 8h de route de Kangding, sur la route de Lhassa, un village perché à 4000 mètres d’altitude où les Tibétains de la région se donnent rendez-vous chaque année pour leur « festival de cavaliers ». Des centaines de familles, des courses de chevaux, des concours de dressage, des danses, des chansons… Un événement conçu « par les Khampa pour les Khampa » (2) pour se retrouver, affirmer leur identité et assurer la transmission de leur culture, face notamment à la sinisation de l’éducation.

Jour 1. Malgré la présence visible des autorités chinoises, venues « encadrer » un événement qui commence à attirer quelques étrangers, la fête s’annonce sous de bons auspices. 9h du matin, tous les participants sont sur leur 31 pour la parade d’ouverture. Dans le public : des enfants, des moines, des mémés… Tous surveillés de près par l’armée et la police. La cérémonie commence : les villageois défilent, les jeunesses communistes aussi. Les gros bras de l’armée chinoise font une démonstration de leurs techniques de combat. Speech des responsables politiques : les Tibétains n’apprécient pas. Rumeur dans le public, les sourires se font goguenards. « Marrant, me glisse mon voisin  : alors que le reste de la Chine est en train de s’américaniser, le Tibet continue à être sinisé… » La foule remue, la police resserre son étreinte. Le festival peut commencer.

Les spectateurs et la police jouent au chat et à la souris : tu t’approches de trop près, je te remets à ta place. Pour « protéger » la tribune officielle, une poignée de flics sort les ceinturons et frappe dans le tas, n’épargnant ni femmes ni vieillards. Une touriste asiatique tente de prendre des photos : elle se fait illico molester et confisquer son appareil… Une idée du « contrôle » auquel sont soumis les Tibétains, encore présentés par certains comme des « paysans arriérés et benêts » ?

Le lendemain matin, l’incident semble presque oublié. Bien décidés à ne laisser quiconque saboter leur festival, les Khampa se pressent vers la ligne d’arrivée de la première course de chevaux de la journée. La foule galope derrière les cavaliers, l’armée galope derrière la foule… Et se charge d’escorter le vainqueur pour un tour d’honneur. « Fighting fighting ! me lance tout à coup Lobsang, jeune commerçant de Litang. La police a arrêté quelques gars, ils vont être punis pour l’exemple. » Forces de l’ordre contre participants, ou Chinois contre Tibétains ? Le festival serait-il en train de devenir le terrain d’expression du rapport de force entre autochtones et pouvoir central ? 

Trois heures plus tard, huit corps mal en point sont rendus à la foule. Brûlés, tabassés. D’indignation, le public envahit la tribune, désertée par les autorités chinoises. Sur les visages : émotion et détermination. Celle de ne plus se laisser faire. Et celle de poursuivre, malgré tout, les festivités. Vaille que vaille, les danses reprennent… Jusqu’à ce que l’armée et la police déboulent en force pour « évacuer la tribune ». Bousculade, coups, arrestations... D’abord choquée, la foule hue, jette des pierres. « C’est la première fois que ça dégénère à ce point, témoigne Lobsang. Le reste de l’année, la cohabitation se passe plutôt bien… » Des deux côtés, l’enjeu est fort : pour les uns, la reconnaissance de leur terre, de leur culture. Pour les autres, l’affirmation de leur autorité. « Dommage qu’on en soit arrivé là, se désole un jeune militaire chinois. Pour moi, assister à ce festival était l’occasion de m’ouvrir à de nouvelles choses. Notre rôle est de maintenir l’ordre, mais faut voir sous quelle forme... Il y a des circonstances où je suis gêné d’avoir à assurer cette autorité. »

Jour 3. Matin clair sur Litang. Pas un responsable chinois à l’horizon, pas un policier ni un mec de l’armée. Les Khampa reprennent l’organisation et l’encadrement à leur compte. Les premières animations démarrent… et la nouvelle tombe : le festival est amputé d’un jour et demi, tout le monde est sommé de plier bagage et d’évacuer le site dans les plus brefs délais.

En savoir plus sur la situation actuelle
-  www.savetibet.org
- www.phayul.com
- www.tibetan.fr/


TEMOIGNAGES

Lobsang, 33 ans, est un enfant de Litang. Cet ancien moine bouddhiste, désormais marié et patron d’un petit business de fringues, a pas mal roulé sa bosse : deux ans au Népal, quatre ans en Inde… « Je suis sorti du pays avec un passeport indien », raconte-t-il. Marqué par le nombre et la situation des réfugiés tibétains au Népal, « sous la coupe d’un système corrompu », il a ensuite mis le cap vers Bodhgaya (3) « pour recevoir la bénédiction du Dalaï Lama », avant de rejoindre l’institut bouddhique de Bilakuppe (la plus grosse communauté tibétaine du sud de l’Inde). Comme la plupart des jeunes tibétains partis passer du temps dans les pays voisins, son retour vers le Kham a été douloureux : « Certains sont longuement interrogés, d’autres brûlés à coups de cigarettes »… Voire carrément foutus en taule. Atsong, 34 ans : « Je suis parti vers l’Inde sans passeport, en toute illégalité. Pour y arriver, j’ai marché à travers les hauts sommets, dans le froid et la chaleur. Au retour, j’ai été arrêté puis emprisonné à Kangding pendant un an. J’en suis ressorti à moitié sourd. »

Kunchok, 28 ans, a vécu près de deux ans dans un monastère de Dharamsala (4). Enfant d’une famille nomade de Tagong, moine depuis plus de quinze ans, il est parti grâce à un passeport chinois procuré par un ami de son père, employé dans l’administration. « Au retour, j’ai passé quatre heures à la frontière. Les douaniers ont fouillé toutes mes affaires. Ils ont même écouté un à un mes CD ! » Intéressé par la philosophie bouddhiste et ses enseignements, Kunchok n’en reste pas moins ouvert sur le monde, croqueur de jolies choses. Le foot, les rencontres, la bonne bouffe, les belles étoffes, la musique d’ailleurs… « Le respect d’une éthique n’empêche pas la modernité, l’envie de vivre avec son temps pour ne pas être en décalage, pour participer au monde ! »

Farouchement attaché à la culture tibétaine et à sa sauvegarde, Kunchok ne rejette pas en bloc les apports de la Chine. « Mon monastère est soutenu par des bienfaiteurs chinois, acquis à la cause et la spiritualité tibétaines, raconte-t-il. Je suis moi-même aidé par une "marraine" chinoise, que j’aime énormément. La Chine nous a donné accès à l’éducation, à des équipements, à des infrastructures... Même si ce sont nos réserves d’uranium qui l’intéressent en priorité ! » Lobsang confirme : «  J’ai un téléphone portable, l’électricité, la possibilité de voyager à travers le pays, la télévision câblée avec une chaîne en tibétain, une liaison Internet (même si les connexions sont filtrées : un ami a eu des ennuis pour être allé sur le web du Dalaï Lama)… Mais il nous faut réagir face à la sinisation à outrance de nos villes, et la captation par les Chinois du business qui devrait revenir aux Tibétains. »

Autre sujet de préoccupation : l’enfermement dans un folklore. Conscientes de l’intérêt que suscite la culture tibétaine, auprès des étrangers comme de certains Chinois, les autorités de Pékin se sont mises à construire des pagodes et villages « typiquement tibétains », juste pour les touristes. « Notre culture est vivante, le Tibet pas une réserve folklorique ! Aujourd’hui, bon nombre de nos jeunes ne peuvent espérer trouver un job que s’ils parlent chinois et sinisent leur manière de vivre. Avec les nouveaux trains et autoroutes qui désenclavent le Tibet, Lhassa est en train de devenir la ville des Chinois plutôt que celle du Potala… »

NB : Nous aurions aimé demander à Lobsang, Kunchok et Atsong de témoigner sur les événements actuels, mais il semble que toutes les connexions téléphoniques et Internet des zones tibétaines soient surveillées... et nous ne voulons pas leur attirer des ennuis.


 
(1)Une des trois régions traditionnelles du Tibet, avec l’Ü-Tsang et l’Amdo. Aujourd’hui intégrée à la province chinoise du Sichuan.
(2)Nom des habitants du Kham.
(3)Site du nord de l’Inde où Bouddha aurait atteint l’éveil. L’un des sites sacrés les plus importants du bouddhisme.
(4)Au nord de l’Inde, siège du gouvernement tibétain en exil.

<!-- debut_surligneconditionnel -->

 

 
share facebook share twitter share myspace add this
  • Increase
  • Decrease
  • Normal

Current Size: 100%

Déjà inscrit ? Connecte-toi pour réagir à cet article
S′inscrire pour réagir à cet article
En t′inscrivant, tu peux :
  • Réagir aux articles
  • Soumettre une contribution¹
  • Répondre à un appel à témoignage¹
  • Mémoriser un contenu¹
  • Participer à un jeu¹
  • Participer aux interviews online d′artistes et de personnalités¹
  • T′abonner aux podcasts¹
  • Et bénéficier de tous les nouveaux services de RespectMag.com
(1) : disponible prochainement
  1. Cultures
  2. Claude Guéant / Politique
  3. festival / Invincible / Sons d'hiver / Musique
  4. Album / FRER200 / rap / Musique
  5. Claude Guéant / Islam / racisme / Politique
  6. Cultures / Interview / Mata Gabin
  7. Cultures / Spectacles / Villette / WIP
  8. Egalité des chances / Emploi / Prix Washburne
  9. Documentaire / Extraits / Noirs de France / Mémoires
  10. Islamophobie / Politique
  1. Cultures
  2. Noir désir / rap / Youssoupha / Musique
  3. Barbès Café / concours / Spectacle / Musique
  4. Agression / Citoyenneté / Marseille / Nassurdine Haidari / PS
  5. 100% Noirs de France / Respect Mag / Sommaire / Vivre ensemble
  6. Diversité / ELLE / magazine / Préjugés / racisme
  7. Citoyenneté / edito / Respect Mag / Terra Nova
  8. 2012 / Black history month / Vivre ensemble
  9. Offres d'emploi
  10. Islam / Nounou / Sénat / Voile / Politique
facebook link twitter link my space link

Radio d'actualités musicales et culturelles du Maghreb, émettant depuis la France