En route pour la légende.
Le cri de joie qui s’échappe depuis le ring et se déverse dans l’arène silencieuse est celui d’un jeune Afro-Américain de vingt-deux ans. Cassius Clay est le nouveau champion du monde de boxe poids lourds. Penché sur les cordes, il fait signe aux bookmakers qui le donnaient perdant de ravaler leurs paroles et n’en finit plus de narguer les spectateurs blancs, médusés de voir un Noir agir de la sorte. Nous sommes le 25 février 1964 et l’épopée peut commencer. Le lendemain, le boxeur décline sa nouvelle identité : Mohamed Ali. Au sein de l’Amérique de la ségrégation raciale, il révolutionne sa discipline et bouscule les consciences. Leader d’opinion en phase avec les mouvements noirs de l’époque, the Greatest devient le haut-parleur de toute une communauté : « Les spectateurs noirs, relégués au fond de la salle, restaient en permanence silencieux pour ne pas désobéir au maître blanc. C’est alors que je me suis mis à dire que j’étais le plus fort, le plus beau, etc. Je disais ce que eux avaient envie de dire. » (1) Suite à son refus de servir la bannière étoilée au Vietnam, Ali est lourdement sanctionné : cinq ans de prison (jugement annulé en appel), 15000 dollars d’amende, interdiction de boxer. On lui retire même son titre de champion du monde. D’où la célèbre phrase : « Aucun Vietnamien ne m’a jamais traité de sale nègre. » Acquitté par la cour suprême, il remontera sur un ring et sa carrière atteindra de nouveaux sommets, mais ça… c’est déjà une autre histoire.
Pendant ce temps, une étoile d’Asie, Bruce Lee, vit ses ultimes moments. Les deux hommes s’apprécient : le petit dragon s’est inspiré du jeu de jambes de Mohamed Ali, tandis que ce dernier se reconnaît dans la vision de l’acteur. Le boxeur est définitivement convaincu après La fureur du dragon, où Bruce Lee flanque une branlée monumentale au mercenaire américain joué par Chuck Norris : une première. Avec cette scène mythique, l’artiste iconoclaste met fin au sempiternel rituel du cinéma américain où le gentil Blanc humilie le méchant homme de couleur. Depuis Hong Kong, il interpelle les studios hollywoodiens et incarne une nouvelle revanche des laissés-pour-compte. Ironie du sort ou choix délibéré, c’est ce même Chuck Norris qui incarnera au cinéma le colonel McCoy, archétype du héros yankee dont le job consiste à dérouiller voyous noirs, terroristes arabes et « petits Thaïlandais qui ne lui avaient rien fait du tout » (dixit le sketch de Jamel Debbouze, Barre de faire).
La star, le mythe d’Icare et l’éternelle gratitude envers son milieu d’origine.
Une célébrité, si colossale soit-elle, reste un être humain avec ses faiblesses. La vie de Maradona, digne d’un film, le prouve : drogue, bagarres, liaisons avec la mafia. « El pibe de oro » (le gamin en or) connaît une fin de carrière en dents de scie, flirtant avec la mort à plusieurs reprises. Comme d’autres, il s’est brûlé les ailes au contact des artifices qui balisent la route vers le sommet. Ces péripéties divisent l’opinion : victime de son succès ou rattrapé par ses relents de bad boy de Buenos Aires ? Réfuté ou assumé, le statut d’idole a la peau dure. Pas toujours évident alors de confondre la star et l’homme de la rue pour en faire un exemple de moralité. Utilisé à bon escient, le génie n’en est que plus apprécié. C’est tout naturellement que les stars du ghetto se sont mises au service des plus défavorisés. Autre époque, autres valeurs, l’inconditionnalité pour les siens et l’indépendance d’esprit laissent volontiers place aux projets de carrière calculés et aux démarches individualistes. Certaines stars, ou proclamées telles, aiment à endosser l’étiquette « made in ghetto » sans avoir à manifester la moindre attention envers leurs (ex-)semblables, tout en comptant sur leur pouvoir d’achat.
Entre un rôle de substitut à l’État réclamé par certains politiciens, qu’ils n’ont pas à assurer, et la solidarité inhérente aux milieux populaires, beaucoup n’arrivent pas à faire la part des choses. Seul demeure inaltérable l’héritage des stars du ghetto, dont celui de Malcolm X, pour lequel on prononça ces mots lors de son enterrement : « En confiant ses restes à la terre, notre mère à tous, nous savons que ce que nous déposons dans le sol n’est plus un homme… mais une graine. »
(1) Extrait du documentaire 5 champions de légende,VHS, Éd. TF1 entreprise, 1991.






















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