Asie / Pacifique Cinéma

Samson et Delilah : les aborigènes crèvent l'écran

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19 Novembre, 2009
Par: Réjane Ereau

Le pouvoir politique du cinéma, le réalisateur Warwick Thornton y croit. Son "Samson et Delilah", caméra d’or au festival de Cannes 2009, a ouvert le regard de l’Australie sur sa population aborigène. Rencontre.

Samson et Delilah, une fenêtre sur la communauté aborigène ?

Avant de voir mon film, beaucoup d’Australiens ignoraient tout de nos vies. Leur seule fenêtre sur notre peuple, c’était le journal télévisé! Samson et Delilah leur donne accès à notre monde, à notre regard. Jusqu’alors, il n’existait pas de fiction écrite par un membre de la communauté. En Australie, le film a initié un mouvement, une envie de voir plus d’histoires de ce genre et plus d’aborigènes à l’écran. Il a aussi impulsé un dialogue, amenant les gens à s’interroger («pourquoi est-ce que je ne fais rien?») voire à s’impliquer et à interpeller les autorités (« pourquoi est-ce que vous ne faites rien?»).

Le choix de la fiction ?

Quand ils regardent un documentaire, les gens mettent une distance ; ils se blindent pour éviter d’être trop heurtés par le sujet. Devant une fiction, ils baissent la garde et ouvrent leur cœur, parce qu’ils savent que «ce n’est pas vrai ». Du coup, tu peux vraiment les toucher ! Certains aborigènes n’ont pas aimé le film, lui reprochant de «déballer notre linge sale». Ce à quoi je réponds que c’est une manière de le laver! Pour d’autres, le film est trop dur, trop noir… Peu importe, l’essentiel est qu’il suscite le dialogue et le débat.

Des réactions qui t’ont touché ?

Un jour, un vieux monsieur en larmes m’a dit « c’est mon histoire : je sniffais du pétrole dans la communauté, je suis venu à Alice Springs, j’ai eu beaucoup d’ennuis. Je suis allé en prison, puis suis retourné dans le bush, sur ma terre natale, pour redevenir fort ». Entendre ces témoignages est à la fois très triste et très beau. Le périple de Samson et Delilah n’est pas unique, ni en Australie, ni ailleurs. A Paris, il y a plein de gamins comme eux dans les rues. Cette histoire peut avoir une résonance dans chacune de nos vies et chacune de nos sociétés.

La force de ton film, c’est de porter un regard juste et complexe sur ces jeunes en errance, loin des traitements lapidaires des médias…

Pendant toute l’écriture du scénario, je me suis dit : « je ne dois pas juger ». Je ne voulais pas forcer la perception du public, lui faire sentir la présence du réalisateur. Le film est construit de manière à ce que tous les personnages soient introduits par le regard de Samson et Delilah, qu’on les découvre en même temps qu’eux… Chacun de mes films a une raison d’être, mais ils ne donnent pas des réponses : ils posent des questions. Mon rôle, en tant que scénariste et réalisateur, est de regarder autour de moi, de m’interroger, et d’interroger la société... D'une certaine façon, nous sommes tous accros au pétrole : Samson le sniffe, nous on le met dans nos voitures ! On contribue à tirer la Terre vers le bas, à la fragiliser. Si on a de la chance, elle trouvera peut-être la force de nous sauver, comme Delilah le fait pour Samson ! Je suis heureux que le film ait transcendé les océans, les langues et les cultures, pour toucher des gens très différents.

La distribution internationale a-t-elle été une arme ?

Tout à fait. Quand Samson et Delilah est sorti en Australie, alors que la presse pointait combien ce film était beau et les jeunes aborigènes laissés-pour-compte, le gouvernement ne s’y est pas intéressé. Mais lorsqu’on a été sélectionné à Cannes, ç’a été le branle-bas de combat! Les autorités du pays ont encore des œillères sur la question aborigène; la visibilité du film à l’étranger les a forcées à réagir… En Australie, Samson et Delilah est à l’affiche depuis mai 2009, et il vient d’être acheté par la télévision publique. Il va donc entrer dans tous les foyers! Je n’aurais jamais osé autant en espérer.

Pourquoi ne pas avoir fait appel à des acteurs professionnels ?

Les deux jeunes qui incarnent Samson et Delilah m’ont apporté leur connaissance de la communauté, leur compréhension des personnages. Le monde décrit dans mon film est le leur ; ils ont un rapport instinctif aux protagonistes et à l’histoire. Quand j’ai dit à Rowan : «ton personnage est un jeune qui s’ennuie dans sa communauté et sniffe du pétrole», il a juste répondu« ok », car il connaît la situation. Si j’avais pris des acteurs de Sidney ou de Melbourne, il m’aurait fallu des mois pour leur expliquer comment vivent et pensent les aborigènes d’Australie centrale!

Est-ce aussi un moyen d’œuvrer à l’émergence de talents aborigènes ?

Absolument. Ces jeunes n’avaient jamais fait de cinéma. Leur seule formation est celle que je leur ai donnée. Maintenant, ils tracent leur route… Ces dix dernières années, les écoles australiennes de cinéma et d’art dramatique se sont mises à réserver des places aux étudiants aborigènes. Ces programmes commencent à porter leurs fruits – j’en suis le produit ! Il y a aussi en Australie un acteur aborigène très connu, qui incarne toutes sortes de personnages, et se bat en interne pour que ses rôles ne soient pas définis comme « aborigènes ». Lui aussi contribue à faire tomber les barrières.

Es-tu optimiste pour la jeunesse aborigène ?

Oui. Les avancées sont très lentes, mais la précarité de leur situation est à présent reconnue. On va faire quelque chose pour eux, c’est sûr… Le problème, c’est que le gouvernement s’est emparé de ces questions il y a quatre ans, alors qu’il aurait dû s’y mettre cinquante ans auparavant ! Nos enfants bénéficieront peut-être des actions mises en œuvre aujourd’hui.

Le sous-titre du film est « true love ». C’est quoi pour toi, aujourd’hui, « l’amour véritable » ?

Je crois que c’est cet instinct de survie, inscrit dans nos gênes, qui nous pousse à trouver quelqu’un, pas seulement pour être heureux ou avoir des enfants, mais pour traverser l’existence. Le monde est un endroit dangereux pour un être solitaire : notre survie passe par les autres. C’est sûrement pour ça qu’on se rassemble en cités. Mets cinq personnes sur un terrain de foot ; au bout de quatre heures, ils seront tous assis les uns à côté des autres !


IL ETAIT UNE FOIS « SAMSON ET DELILAH »

Australie centrale, une communauté aborigène. Quelques baraquements, une épicerie (tenue par un Blanc), une cabine téléphonique… et rien d’autre. Samson vit là avec ses frères ; eux jouent de la musique devant la porte, lui sniffe du pétrole. Delilah, elle, s’occupe de sa grand-mère et l’aide à peintre des toiles – revendues à prix d’or par l’épicier aux galeristes d’Alice Springs. Les deux ados se frôlent, se testent, se rapprochent, et finissent par quitter cette communauté où rien ne les retient, pour débarquer à Alice Springs, où rien ne les attend…

En salle en France le 25 novembre 2009 - www.samsonanddelilah.com.au


VOUS AVEZ DIT « ABORIGENES » ?

Directrice de recherche au CNRS et membre du Laboratoire d'anthropologie sociale au Collège de France, Barbara Glowczewski travaille depuis trente ans avec les Aborigènes d'Australie, notamment les Warlpiri du désert central.

Qui sont les aborigènes d’Australie ?

Les 455 000 aborigènes recensés en 2006 représentent 2% de la population australienne. Ils sont les descendants de groupes de plusieurs centaines de langues, dont une trentaine sont encore parlées et enseignées. La majorité vit dans les villes du sud. Dans les régions du nord, leur pourcentage atteint 25 et 40 %. La suppression de la loi contre les discriminations raciales en 2007 a entraîné l’annexion des terres de 73 communautés, ainsi privées de leurs droits et leur intégrité culturelle. En août 2009, le rapporteur de l'ONU sur les droits humains et les libertés fondamentales des peuples autochtones a appelé le gouvernement australien à réformer la situation et travailler en partenariat avec les aborigènes.

La vie dans les communautés est-elle aussi pesante que celle décrite dans le film?

Le dénuement va parfois très loin. Les anciennes réserves devenues des municipalités varient entre 300 et 3000 personnes : il n’y a souvent qu’une école, un magasin, un dispensaire et une station de police. Certaines ont la chance d’avoir une coopérative artistique. Ces lotissements ressemblent plus à des camps de réfugiés ou à des pavillons dortoirs qu’aux villages de Nouvelle Calédonie ou de Tahiti, où contre la misère, les gens exploitent des jardins et des petits commerces. L’alcoolisme est un gros problème. De multiples programmes se succèdent, mais leurs financements s’arrêtent souvent au bout d’un an, sans permettre la mise en place d’une économie viable. Les jeunes enchaînent ainsi des formations sans trouver de travail. Le chômage touche 80% de la population aborigène.

La peinture tient une place importante dans le film.

Le mouvement de la peinture aborigène du désert démarre dans les années 70. Dans les années 80/90 chez les Warlpiri, pratiquement un adulte sur cinq peignait. Leurs peintures et celles des autres communautés ont envahi le marché de l’art contemporain et sont présentes dans les grands musées d’art du monde. Aujourd’hui, certains marchands tirent la production vers le bas, en faisant peindre à la chaîne, d’autres spéculent sur les peintres de la première génération… Il y a des abus de galeristes, mais on ne peut nier que le succès des peintures aborigènes a soutenu le combat politique et la survie culturelle de certaines communautés. L’art est essentiel, c’est un espoir, et il fait vivre beaucoup de gens.

Propos recueillis par Why Not Production

 

 
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Bande d'annonce de Samson et Delilah
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