Quand le communiqué « Djiallia Dji, premier rappeur non-voyant de la scène française ! » est tombé dans nos boîtes mail, on a eu du mal à y croire. Crénom ! Le handicap serait-il devenu un outil marketing ? Faut-il se précipiter pour voir la bête curieuse, ou se focaliser sur sa musique ? Que son handicap soit important dans sa construction artistique, c’est indéniable, mais tout de même...
Eté 2009, le Staff Benda Bilili est en France. Né dans les rues de Kinshasa (République démocratique du Congo), ce combo de musiciens paraplégiques a de quoi attiser bien des curiosités. Il suffit pourtant de les voir sur scène pour oublier instantanément leurs béquilles et fauteuils roulants. Pure énergie, son groovy... Pour autant, le Staff n’évacue pas sa différence. Si les membres du groupe la transcendent, elle reste leur moteur, leur cheval de bataille : littéralement, Benda Bilili signifie « met en valeur ce qui est dans l’ombre, regarde au-delà des apparences ».
En Argentine, d’autres atypiques font entendre leur voix : depuis dix-huit ans, chaque semaine, Radio Colifata émet depuis l’hôpital psychiatrique Borda à Buenos Aires. « Il n’y a pas de cadre prédéfini, chaque participant est maître de son contenu », explique Carlos Larrondo, auteur du documentaire LT22-Radio Colifata. Si l’émission est avant tout un outil pour permettre aux patients « d’exprimer leur voix intérieure et se reconnecter au monde réel », elle est aussi un rayon de soleil pour ses auditeurs. « Les Colifatos apportent une lucidité, un point de vue différent. Celui de gens atteints de maladie mentale, dont on n’imagine pas qu’ils puissent avoir un tel niveau d’opinion et d’acuité. »
Pour autant, le film ne propose pas une vision lissée ni romantique de la folie. « La souffrance des pensionnaires de Borda est visible, mais ma caméra n’est pas là pour s’en délecter. J’ai travaillé pour refléter pleinement ce qu’ils sont. Avec beaucoup de respect, d’écoute, et aucune forme de paternalisme. »
Voilà peut-être la clé d’un traitement juste et sensible de la différence. « J’entretiens avec les Colifatos une relation simple et sincère, d’égal à égal. Je ne me suis jamais dit : je vais aller filmer des fous ! Mon film donne à voir leur réalité, et interroge la façon dont la société traite la maladie mentale, et peine à la prendre en charge. La Colifata prouve les vertus du dialogue, de la solidarité, du partage autour d’un objectif commun... Pas seulement chez les fous, chez n’importe qui ! »
HUMEUR : LES MONSTRES ? ET NOUS ?
Avez-vous vu Freaks, la monstrueuse parade, de Tod Browning ? Et Elephant man, autre brillante déclinaison de la monstruosité, signée David Lynch ? Deux films, l’un réalisé en 1932 à la suite d’un casting sévère de réels cas de malformations extrêmes. L’autre tourné en 1980, d’après l’histoire vraie d’un homme difforme devenu objet de foire. Ces deux œuvres ont en commun les monstres, évidemment, mais surtout le talent des réalisateurs. L’intrépidité aussi : ces cinéastes n’ont peur ni de ceux qu’ils mettent en scène, ni de bousculer les normes. Avec une grande maîtrise artistique, ils proposent de ces êtres une vision de l’intérieur qui place le public dans une seule obligation : accepter d’être l’étranger, celui qui doit frapper à la porte pour pénétrer un univers dont il est a priori exclu. La porte franchie, une vérité saute aux yeux : les monstres ne sont pas forcément ceux qu’on croit. Browning et Lynch fustigent l’exhibition et son corollaire, la norme, féroce « eux c’est eux, et nous c’est nous ».
En 2009, un bon nombre d’années plus tard, on oscille entre compassion et bonne conscience. L’exhibition, l’exotisme sont toujours là. Champ de prédilection : le spectacle vivant (danse contemporaine, théâtre). Le talent ? inutile ! Suffit d’appliquer la recette. Ingrédient de base : la misère du monde. une rasade de SDF maigres et allumés (bien laisser voir les côtes), un zeste de béquilles, un sourire de trisomique, quelques micros, quelques projos. Budget vêtements : un rien les habille. Plus c’est cheap, plus c’est nu, plus on en voit pour ses sous... Allez plutôt jeter un œil au film de René Féret Mystère Alexina (1985) sur un cas réel d’hermaphrodisme.
Une conclusion : les monstres sont avant tout des êtres de désir et ne se donnent qu’à ceux qui ont du talent.























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