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Rap au Mali

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1 Février, 2008
Par: Kwal

Kwal, rappeur, l’Afrique au cœur. Carnet de bord de son dernier séjour à Bamako, à l’occasion de festival Mix Up. Fenêtre sur le hip hop malien, ses acteurs et ses ficelles.

Dimanche 10 février 2008

Mon ami Lassine est venu me chercher à l’aéroport.
 Tout le monde le connaît ici, Lassine, dit « King ». On ne peut pas faire dix mètres avec lui dans la rue sans que quelqu’un l’interpelle : « Eh King, ko bê di ? » - « Eh King, comment ça va ? » en langue bamanan (1). Il faut dire que Lassine rappe sous le nom de Lassy King Massassy, et qu’il a commencé en 1989. C’est un des pionniers du mouvement hip hop au Mali, avec ses groupes Sofa et KingDaDja (dont les tubes sont des hymnes au Mali), puis en solo. Dans la rue, les enfants chantent Baba Yo sur son passage. Baba Yo, le refrain de son plus grand tube. De tous les rappeurs, Lassine est le plus ancien, le plus respecté, l’un des plus connus… et aussi le plus engagé. L’un des rares à ne pas toujours brosser le peuple dans le sens du poil ou à oser ouvertement dénoncer les abus de certains leaders spirituels…
 
 
 King a commencé à rapper en même temps que les Positive Black Soul et autres au Sénégal. Son déclic à l’époque : Lionel D, qu’il entend sur une cassette venue de France. Depuis, le rap au Mali a fait du chemin. Peut-être pas autant que le rap sénégalais, mais quand même. On compte des centaines de groupes rien qu’à Bamako, dans chaque quartier. Partout des jeunes rappent, sans moyens le plus souvent, en français et en bamanan. Une langue très musicale, qu’on dirait faite pour le style. Les talents sont nombreux, à Bamako mais aussi dans le reste du pays… Jusqu’à Tombouctou, par exemple, fief deFaskaws.Très connu dans la région, ce groupe rappe en français et en songhai (2) sur le thème du sentiment d’abandon du Nord malien par rapport au Sud. Un sujet bien différent de ceux développés par les jeunes de la région de Bamako.

Avec King, nous passons faire un tour rue du Blabla,
 dans le quartier de Badalabougou, tout près du Niger. C’est « le » coin de Bamako qui bouge la nuit : boîtes, bars, partout du coupé-décalé, style musical qui cartonne dans toute l’Afrique de l’Ouest. Nous y retrouvons Dixon, l’un des trois chanteurs du groupeTatapound : incontestablement le numéro un du rap au Mali. Quatre albums, mixés entre Paris et Dakar. Un morceau avec Tiken Jah Fakoly, la mégastar reggae africaine. Et un succès monstrueux : en 2007, Tatapound a fait le plein des stades (10 000 à 20 000 personnes) dans toutes les grandes villes maliennes. Le manager du groupe m’annonce qu’ils ont vendu 85 000 cassettes de leur tout dernier album via Afrou Koita Distribution, un des meilleurs distributeurs de musique au Mali. Un acteur émergent en cette époque où les deux plus grands labels maliens, Mali K7 et Seydoni Music, sont en perte de vitesse…
Le succès de Tatapound a grandi au fil du temps. Grâce notamment à la sortie en 2003, juste avant les élections présidentielles, du morceau Président, Cikan (« Président, fais attention, tiens tes promesses »), dont le clip est passé en boucle à la télé. Plus qu’un tube, un hymne, repris par tous les jeunes Maliens à travers le pays. Un retentissement tel qu’Amadou Toumani Touré, président de la République fraichement réélu, a fini par inviter le groupe à venir jouer au palais présidentiel, et promis de tenir compte de la mise en garde !
 

 

C’est ça, le hip-hop, ici, comme partout ailleurs en Afrique et dans une bonne partie des pays en développement : un mouvement populaire, toujours à la pointe de la liberté d’expression. Ici, en Afrique, le rap ose s’aventurer sur les terrains où personne ne va : critique de la corruption, voire des dirigeants. Très politique. Toujours. Un mouvement mal accepté par l’ancienne génération, plus amatrice des innombrables griottes et artistes traditionnels omniprésents au sein d’un patrimoine culturel malien particulièrement riche, reconnu et apprécié dans le monde entier. Mais la jeunesse a trouvé ses porte-parole. Lassy King Massassy, Tatapound, et les autres. Les grands leaders de la scène rap malienne aujourd’hui s’appellent aussi Fanga Fing, Amkoulêl (vainqueur en 2007 du trophée national, les Tamanis d’or), Kira Kono, ou le groupe d’enfants issus de la rue Guerebou Kounkan

 

Lundi 11 février 2008
 
C’est jour de répétition au Blonba, en prévision du concert du 15 février. Une chance : le Blonba, nouvelle boîte-salle de concert de Bamako, met à disposition le lieu, ce qui est une nouveauté. Auparavant, seul le CCF (centre culturel français) avait de quoi accueillir des groupes en répétition, et l’accent n’a pas toujours été mis sur la jeune scène rap locale. Résultat : les groupes ont très peu la culture de la scène, d’autant plus qu’on fait la plupart du temps appel à eux pour des prestations d’un à deux morceaux, en boîte de nuit… et en play-back.
Ils se débrouillent, les groupes de rap d’ici. Mic Mo, par exemple, un nouveau talent très prometteur de la scène rap-reggae-dancehall. Il vit dans une pièce minuscule ; chez lui, il a un micro, pour faire du son. Beaucoup de rappeurs comptent sur le succès, ne font que de la musique. Dans un pays où le taux de chômage approche les 65% chez les moins de 25 ans, devenir une star est un espoir dont beaucoup rêvent.

Qu’est ce qui fait le succès, au Mali ?
 Je crois commencer à comprendre. J’y ai sorti deux albums, rappés sous le nom de Kwal, en langue bamanan. Je suis le seul Blanc à avoir tenté cette expérience, et je ne la regrette pas. Les gens d’ici, attentifs au message délivré dans la musique, ont été touchés par ma démarche, ce qui m’a touché en retour. En deux albums, deux de mes morceaux sont connus à travers le pays. Pourquoi ? Parce que trois clips tournent à la télévision depuis plusieurs années. Ce qui fait le succès ici, c’est surtout d’avoir un clip régulièrement diffusé sur les chaînes nationales (Office de Radio Télévision du Mali et Africâble). Toute la jeunesse étant devant son poste aux heures de certaines émissions, une énorme partie du pays finit par voir ton clip !
Le rap au Mali est une musique jeune et populaire, mais les rappeurs les plus connus sont parfois issus des milieux assez aisés. C’est le cas de Tatapound ; c’est aussi celui de Yéli Fuzzo, une des stars du pays, qui vit aux Etats-Unis. Son album est artistiquement loin de faire l’unanimité (dans un style très calqué sur les Anglo-saxons) mais il a cartonné, parce que Yéli Fuzzo a eu les moyens d’enregistrer une cassette et d’en faire la promotion sur toutes les radios et télés du pays, appuyée par des clips bien réalisés. La promo, ici, c’est souvent glisser un billet aux animateurs pour un passage dans leur émission ou la diffusion d’un morceau.
 
Mardi 12 février
 
Je vais acheter les dernières nouveautés du rap malien, au stand « légal » de cassettes du Centre culturel français : Kira Kono, le groupe phénomène de Kati, petite ville tout près de Bamako, et Privilège, l’autre groupe de Kati, dont le leader est une fille, une rappeuse. Le piratage des cassettes est un poison ici. 90% des cassettes vendues au grand marché sont piratées, dupliquées illégalement à l’étranger avant même leur sortie au Mali. En 2005, certains artistes, notamment de la scène rap, ont tenté de mettre un terme à ce commerce parallèle, qui les empêche de vivre de leur musique. King était à leur tête ; il a initié le mouvement. Quelques semaines plus tard, après une grosse rafle de cassettes pirates et pas mal de menaces 
de mort en représailles (un des musiciens impliqués a été très violemment tabassé), les artistes ont fini par abandonner la lutte : trop inégale. Les pirates sont partout, même parmi les producteurs.
Financièrement, les griots s’en sortent, parce qu’ils gagnent leur vie en chantant des louanges, dans les mariages notamment. Les artistes traditionnels les plus connus s’en sortent aussi, mais les rappeurs maliens ne sont pas prêts de vivre de leur musique. D’autant que leur public est jeune, et la jeunesse au Mali est extrêmement pauvre. Elle achète peu de cassettes. Outre les rares concerts, payés plus ou moins bien (quand l’organisateur respecte ses engagements), les rappeurs ont un autre moyen de gagner ponctuellement un peu d’argent : rapper pour un sponsor. Le dernier morceau de l’album Cikan de Tatapound s’appelleAmerican Cola : une publicité pour la marque, comme d’autres font des morceaux pour Nescafé.
 
Mercredi 13 février
 
Aujourd’hui, je vois Chanana, qui a réalisé mes deux derniers clips ici. Chanana, avec son groupe Diata Sya et en solo, est un ancien, excellent dans le registre rap-ragga. Il est, avec King, l’un des rappeurs maliens les plus ouverts ; il cherche à faire évoluer le mouvement. Mais c’est la réalisation vidéo qui le fait vivre. Son dernier album, pourtant excellent et riche en featurings (Tatapound, Mokobé, Oxmo Puccino, Doudou Masta), n’a pas remporté le succès escompté.
Le rap malien a une identité réelle : la richesse de la langue bamanan lui donne une vraie musicalité. Mais, à l’image de celui de nombreux pays d’Afrique, il est encore complètement imprégné d’influences anglo-saxonnes, omniprésentes dans les tenues vestimentaires ou les boîtes de nuit. Beaucoup de rappeurs cherchent plus à ressembler à 50 Cent qu’à donner une couleur malienne à leur musique. Les instrumentaux sont souvent très inspirés des sons anglo-saxons, rares sont les groupes qui s’en détachent complètement. Le fossé entre les musiques traditionnelles et la jeune culture est encore trop profond. C’est aussi un fossé de générations… Mais même s’ils le souhaitaient, peu de rappeurs au Mali auraient les moyens de s’entourer de musiciens traditionnels.
 
Jeudi 14 février
 
J’ai une discussion avec Moustapha, président d’une association locale qui organise chaque année le festival Ragga hip hop et tradition, où sont souvent invités des rappeurs français (Oxmo Puccino cette année). Il m’explique que parmi les autres disciplines du mouvement hip hop, le graffiti et le Djing sont encore peu développés au Mali, alors que la danse hip hop est en plein explosion depuis deux ans. Dans peu de temps, elle rattrapera sans doute en qualité celle pratiquée en Guinée – où, depuis de nombreuses années, les groupes phares de la scène rap ont des danseurs. Au Mali, pas encore.
Chose frappante : le succès des groupes ici ne semble pas passer les frontières. Les grands leaders de la scène rap, superstars dans leur pays, sont très peu connus ailleurs. La barrière de la langue y est sûrement pour beaucoup. De même que le coté très « politique », et très spécifique, des thèmes abordés.
 
Vendredi 15 février

Ce soir, c’est le concert au Blonba.
 La salle est pleine. Mangala Kamara, chanteur traditionnel à la voix d’or, originaire de Kayes, à l’Ouest, ouvre le bal. Il est très aimé des Maliens. Le rap n’interviendra qu’en fin de soirée. Le plateau composé de King-Mic Mo, Chanana et moi attire un tout autre public, un peu moins nombreux. Sans une énorme campagne de promotion avant les concerts, le rap ne fait pas toujours « le plein ». Et l’audience reste composée presque exclusivement de jeunes. Mais comme chaque fois, ici, je suis heureux de jouer, parce que le public réagit. Il réagit aux textes, à l’énergie… Une phrase dans un morceau, un pas de danse de l’artiste suffit pour l’emmener. Il réagit, il s’exprime aussi. Très spontané, presque imprévisible, il s’enflamme et se calme souvent plusieurs fois au cours d’un même titre. Un plaisir pour le musicien sur scène, et aussi la sensation que le message passe, à la phrase près, au mot près. Une sensation étrange, intense, que je n’ai ressenti nulle part ailleurs. Ici, King met le feu rien qu’en ponctuant ses morceaux de quelques proverbes populaires. Il faut dire qu’il a été professeur de bamanan. La langue, dans toutes ses subtilités, il la maîtrise.
Le concert se termine, le public vient nous voir : beaucoup de jeunes de Bamako branchés culture hip hop. Pas mal d’entre eux font partie de groupes ou de collectifs de rappeurs, certains de danseurs. Ils sont très « motivés », ils veulent faire avancer le mouvement, le développer, et sont en recherche de connexions, de rencontres.
Demain, je rentre en France ; j’y suis l’évolution du rap malien depuis plusieurs années. Prochain rendez-vous : la fête de la musique. Au Mali aussi, le 21 juin est devenu l’occasion pour le hip hop d’investir la scène, de se faire une place aux cotés des musiques traditionnelles.
 
 
 

 
(1) Langue nationale du Mali, aussi appelée « bambara » (déformation du mot d’origine par les colons français).
(2) Langue la plus parlée au Nord du Mali.

 

 
P_rap mali
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© D.R.
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