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Réfugiés tibétains

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10 Janvier, 2008
Par: Réjane Ereau

Choglamsar, camp N°6, maison N°22 : rendez-vous avec Lobsang Tsering là où il vit et a grandi. Au nord de l’Inde, dans la région du Ladakh, au cœur d’une communauté tibétaine de 5 000 réfugiés.

« Mes parents sont arrivés en 1960, un an après la fuite du Dalaï Lama », explique le garçon de 26 ans. Pour lui, réfugié, c’est presque une identité : « Le pays de mes ancêtres n’existe plus, je ne l’ai jamais connu. Je suis né et vis sur une terre dont je n’ai pas la nationalité ». Pas de droite de vote ni de représentation politique, pas de possibilité de sortir des frontières. « Mais le gouvernement indien ne nous impose aucune restriction en termes de modes de vie ou de traditions, précise-t-il. J’ai même pu obtenir une bourse. » Une opportunité qui lui permet aujourd’hui de suivre des études de tibétain à Delhi. « Tout ce qui touche à la culture et à la religion de mon peuple me passionne. »

Les centres d’intérêt de Lobsang sont nombreux – « L’Uruguay, c’est loin ? Tu connais Bill Gates ? La signification de la croix catholique ? » – mais le bouddhisme reste la clé de voûte de son univers. Tous les jours, le jeune homme médite, prie, lit des textes sacrés ou pages de grands maîtres. Intarissable sur l’histoire et les valeurs du bouddhisme, il ne décolère pas contre le gouvernement chinois « qui a détruit plus de 6 000 monastères au Tibet, emprisonné le onzième et désigné un fantoche à sa place ! » Mais avant de rejoindre au sud de l’Inde le monastère où il souhaite entrer, Lobsang travaille tous les étés comme guide et cuisinier dans les montagnes du Ladakh, pour soutenir ses parents et financer les études de ses six frères et sœurs… Et continue de mener sa vie de p’tit gars ouvert sur le monde. « J’aime les films indiens débordants d’amour, de danses et de chants, ainsi que Titanic, Terminator, Van Damme, Bruce Lee, Jacky Chan… » Côté musique ? « Shakira, Shaggy, Britney Spears, Bob Marley », des artistes tibétains comme Tenzin Gyalpo, Tenzin Gonpo, Tenzin Woser ou la jeune Chokey (vivant respectivement en Inde, en France, aux États-Unis et au Népal) . « Les jeunes Tibétains aiment aussi le hip hop. Mais ici, les textes ne sont pas engagés. Contrairement à ce qu’a pu représenter le rap pour les Noirs américains, il ne s’agit pas d’une nouvelle voix du Tibet. »

Alors que leurs parents ont généralement accepté l’idée de construire leur vie en Inde, certains rêvent d’un retour vers la Terre Promise. Recherche identitaire ? Besoin de trouver sa place ? « Nous apprécions le mode de vie occidental, mais si le Tibet s’ouvre, beaucoup d’entre nous iront participer à sa reconstruction », estime Lobsang. Avec le Dalaï Lama à leur tête ? « Non. C’est un leader spirituel, pas un homme politique. Le pays devra se doter d’un gouvernement distinct de l’autorité religieuse. » Plus prudents, d’autres caressent seulement l’idée qu’un jour, sera réouvert le chemin de pèlerinage reliant le Ladakh au Mont Kailash...

 


ECLAIRAGE

3 questions à Anne-Sophie Bentz - Institut de hautes études internationales (Genève)

Comment les réfugiés tibétains vivent-ils leur situation ?

Ils sont face à un dilemme : choisir entre leur bien-être matériel, c’est-à-dire une amélioration de leur niveau de vie dans le pays d’exil, et la poursuite du combat pour l’indépendance, jugée possible uniquement par la préservation de l’identité tibétaine au sein de camps de réfugiés.

Idem chez les jeunes ?

Eux se heurtent à la difficulté de trouver du travail au sein de leur groupe. Ils commencent à se demander s’ils ne doivent pas prendre la nationalité indienne pour augmenter leurs chances d’obtenir un emploi à la mesure de leurs qualifications. Renoncer à leur statut de réfugié reviendrait à s’exclure de la communauté tibétaine. Mais le conserver risque de les priver de toute chance d’un avenir meilleur...

Quel métissage avec la population locale ?

Les réfugiés tibétains restent entre eux, les mariages mixtes sont rares. Cela participe d’une identité complexe et floue, liée à l’exil : beaucoup ont l’impression que se mélanger avec les Indiens, même s’ils ont des affinités avec eux, risque de leur faire perdre leur identité.

- 1950 : Invasion du Tibet par l’armée chinoise. Fuite du Dalaï Lama
- 1959 : Installation du gouvernement tibétain en exil en Inde (Dharamsala)
- 1989 : Le Dalaï Lama reçoit le prix Nobel de la paix

- 115000 à 150 000 Tibétains répartis de par le monde aujourd’hui
- 75% en Inde, 15% au Népal



EN APARTE : UNE VIE DE NOMADE

Étendu sur des centaines de kilomètres aux confins nord-est du continent indien, entre Chine et Pakistan, le plateau du Changthang (« désert » en tibétain) passe pour être une des plus rudes régions du monde. Dans les années 1960, sa population a pourtant augmenté, du fait de l’arrivée de nomades tibétains fuyant, par-delà les montagnes, l’envahisseur chinois.

« Nous ne sommes pas partis pour des raisons idéologiques, explique Sonam, bon pied bon œil malgré ses 75 ans, mais pour échapper à la sédentarisation et au changement forcé de nos modes de vie. » Un choix qui peut parfois coûter cher : « En hiver 1998, plus de 35 000 animaux et 2 500 personnes se sont retrouvés bloqués par d’énormes chutes de neige, se souvient Singh, 71 ans. Les familles ne disposaient pas de chaussures ni de vêtements suffisamment chauds. Les combustibles et les réserves de nourriture étaient épuisés. Par manque de fourrage, les bêtes mouraient de froid ou de faim. Personne n’arrivait à faire face. »

Sonam relativise : « C’est notre vie ! En été, le village ne compte que quatre habitants : trois vieux et moi ! Les autres sont aux estives, ils ne reviennent que pendant l’hiver. » Nomades ou semi-nomades, ils arpentent les hauts plateaux avec leurs troupeaux de yaks, de moutons et de chèvres. «  J’habite à 5 000 m d’altitude, explique une jeune mère de famille. L’été, sous une tente en toile blanche. L’hiver, sous une autre en peau de yak, plus chaude et plus imperméable. Pour cuisiner ou nous chauffer, nous utilisons du crottin de yak séché, parfois du kérosène. » Côté lumière, une petite lampe alimentée par un panneau solaire : « L’État les distribue gratuitement. C’est moins cher que d’installer le courant électrique ! » Le téléphone ? « Il y a bien une ligne le long de la rivière, mais elle est réservée aux militaires. » L’école ? Silence gêné. « Là-bas, loin, dans la région de Karnak... »

 

 
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