Conférence de presse, annonce en grand pompe. Le Conseil des relations interculturelles (CRI) réunit les patrons des grands médias québécois, afin d’annoncer le lancement d’un partenariat entre trois entreprises majeures – la chaîne publique Radio Canada, la télévision anglophone CTV et Publicis – et un petit poucet, MédiaMosaïque.com, agence de presse « passerelle » entre médias traditionnels et journaux communautaires. «Pour faire barrage à deux replis, explique Donald Jean, créateur du site. Celui des immigrants, qui ont tendance à vivre entre eux, les Chinois ne sachant même pas ce qui se passent chez les Maghrébins, qui ne savent pas ce qui se trament chez les Haïtiens; mais aussi celui des Québécois de souche, dont certains croient que la population de leur province n’a pas changé depuis les années 50. Ce qui n’a rien d’étonnant, puisque c’est ainsi que les médias traditionnels la présentent.»
Patricia Rimok, directrice du CRI, voit dans ce partenariat un moyen de mettre fin aux clivages : «Prenons l’exemple des femmes d’affaires arabes, qui organisent chaque année un gala pour récompenser celles d’entre elles qui se sont démarquées. Les grands médias n’y vont pas. Ça peut se comprendre : impossible de se rendre à toutes les manifestations de ce type. Pourtant, les relayer au niveau national pourrait permettre de briser certains des préjugés des Québécois de souche sur la communauté arabe, notamment depuis le 11 septembre. Le partenariat va permettre un échange de contenu. En ce sens, il constitue un accord de principe historique.»
« De principe »... Car pour l’instant, rien de concret n’a été mis en place. Le CRI s’en tient à recevoir les différentes parties de manière individuelle, pour tenter de définir les modalités d’une possible relation entre les protagonistes. Du côté des chaînes, personne ne se précipite pour aborder le sujet. Publicis affirmant même que oui, elle a répondu à l’enquête du Conseil des relations interculturelles, mais non, elle ne fait pas partie de ce partenariat…
Jeter des passerelles pour que les médias traditionnels s’inspirent des événements relayés par Média Mosaïque était pourtant une bonne idée. «Je n’ai pas à commenter le silence des autres partenaires, dit un Donald Jean mi-figue mi-raisin. Nous avons signé un communiqué conjoint, et nous travaillons pour arriver à quelque chose. D’autres médias se disent intéressés. Même s’il est évident que nous gardons un œil critique. Radio Canada a par exemple limogé sa responsable diversité sans la remplacer, pour, paraît-il, mieux organiser le service… Nous avons été les seuls à relayer la nouvelle. Les médias québécois, ça ne les intéresse pas.»
DU CHEMIN PARCOURU... MAIS ENCORE DE LA ROUTE
Au Québec, pas de doute, les minorités visibles ont investi le petit écran. Ce qui ne signifie pas que les communautés culturelles s’y retrouvent.
Quand on arrive de France et qu’on allume une chaîne québécoise, on reste baba. Boucar Diouf, Rébecca Makonnen, Normand Brathewaite, Angelo Cadet et Didier Lucien… Pour ne citer que quelques-unes des vedettes afro de la télévision. Idem dans la publicité, où l’on ne fait pas appel aux minorités uniquement pour les produits «ethniques» : c’est une famille d’origine asiatique qui vante les mérites des meubles Ikea, et un petit garçon noir ceux des couches-culottes qu’on baisse et qu’on remonte comme un grand… Ici, des sujets comme « Pour ou contre consacrer le mois de février à l’histoire des Noirs » sont considérés suffisamment « grand public » pour être évoqués dans Tout le monde en parle le dimanche à 20 heures!
Pourtant, les minorités ne semblent s’en satisfaire. «Les communautés culturelles ne regardent pas les chaînes généralistes et ne lisent pas les grands quotidiens québécois parce qu’elles ne s’y retrouvent pas, estime Patricia Rimok, directrice du Conseil des relations interculturelles (CRI), organisme public qui guide le gouvernement en matière d’immigration et de gestion de la diversité ethnique. Nous les avons interrogées. Elles se tournent vers la télévision anglophone, Al-Jazeera, les journaux ethno-spécifiques et, de plus en plus, la presse de leur pays d’origine, via Internet. Si nous examinons le contenu des grands médias, lorsqu’ils parlent des populations issues de l’immigration, c’est souvent de manière stéréotypée. Ils focalisent sur le parcours migratoire. Vous ne verrez jamais un médecin noir de l’hôpital Notre-Dame vous parler de la grippe H1N1! La situation s’est toutefois améliorée depuis la première fois que le Conseil s’est préoccupé de ces questions.»
Un travail de douze mois, vingt collaborateurs sur le terrain, et un rapport remis au printemps à Yolande James, ministre de l’immigration et des communautés culturelles. Son but: améliorer la représentation et le traitement accordé aux minorités dans l’industrie des médias et de la publicité.
A en lire les quatre cents pages, beaucoup de chemin reste à parcourir: seulement 26% des minorités se disent satisfaites de leur traitement à la télévision, 17% dans les journaux… Certains patrons de médias, pourtant, ne voient pas où est le problème : «C’est pour les compétences qu’on choisit les employés. Au marketing, on a engagé un jeune d’une communauté haïtienne, mais à la rédaction, ça ne s’est pas présenté. A la publicité, on a un jeune de la communauté algérienne, il n’a pas été embauché à partir d’un programme à l’emploi. Nous sommes pour la liberté d’expression, mais en matière d’information, ce n’est pas notre rôle de valoriser ou non la diversité», peut-on lire dans le rapport.
D’autres notent cependant des avantages à mieux refléter la variété socioculturelle dans leur personnel. «Une plus grande diversité a un impact sur la qualité des nouvelles que nous diffusons, dans le sens où plus nos équipes sont conscientisées sur ce qui se passe, auprès des communautés culturelles, communautés d’intérêts ou autres, plus la programmation est riche et précise.» Avantage concurrentiel également: «On n'a plus le choix. Avoir des personnes de différentes cultures, de différentes expériences, de différents pays, c’est un avantage. Si tu n’as que des gens de la même origine, du même fil de vie, les nouvelles idées mettent du temps à se développer. Et le domaine des médias, c’est hyper compétitif.»
Pour avancer, le Conseil des relations interculturelles préconise pour chacun des grands médias, un plan en quatre points: «Un volet ressources humaines dont l’objectif est de s’approcher le plus possible de la représentation des communautés desservies. Un volet contenu qui maximise, au-delà de la main d’œuvre embauchée, l’intégration d’invités, d’intervenants, de spécialistes, de sujets et de problématiques en lien avec les minorités. Un volet contact, qui mise sur le développement d’un dialogue avec toutes les communautés. Le dernier point concerne la gestion externe de la diversité, afin de fixer des exigences en matière de représentativité et de traitement dans les projets et les publicités en provenance de producteurs extérieurs.»
Les premiers résultats de ces recommandations ne devraient pas tarder à être perceptibles, ou tout du moins évalués : le CRI a mandat pour mesurer les progrès en matière de politique en faveur de la diversité ethnoculturelle… A suivre !






















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