En Afrique du Sud, l’Institute for Justice and Reconciliation œuvre à la création d’une union nationale durable «par l’éducation et contre l’injustice systémique». Entretien avec Fanie du Toit, directeur.
(De nos archives)
Le point de départ de l’Institut ?
Transmettre l’histoire, c’est essentiel ?
L’apprentissage du vivre ensemble en dépend. Toutes les communautés sud-africaines doivent faire partie de l’histoire transmise. Chacun doit pouvoir se sentir porteur. Nos processus de gouvernance, pendant des années, ont été conçus par des blancs, pour les blancs. En matière d’éducation, nous avons trois priorités : créer une seule instance éducative, commune à tous – auparavant, il y en avait une par communauté. Revoir le contenu des programmes scolaires. Remodeler le corps éducatif pour qu’il soit lui-même représentatif de la diversité de la société. Dans certains endroits, les enseignants sont encore tous blancs…
Votre regard sur l’Afrique du Sud aujourd’hui ?
Incroyable comme ce pays a changé en quatorze ans ! Il est parvenu à se développer économiquement. La presse est libre et active. Le Parlement est en train de s’éveiller, une société civile émerge. Malgré tout, l’Afrique du Sud vit actuellement sa période la plus sombre depuis la signature des accords de paix. Les gouvernements se succèdent de manière chaotique. Les infrastructures ne suivent pas. La contamination par le virus du sida reste élevée. La survie du processus de réconciliation dépendra de la capacité des institutions à relever ces challenges. C’est une toute jeune nation. On oublie qu’il a fallu du temps à l’Europe pour se construire, et dans des conditions sanglantes.
Il y a encore beaucoup de violences contre les femmes…
Les crimes violents restent un de nos plus importants défis. En particulier ceux contre les femmes et les enfants. Selon des statistiquesrécemment publiées par le gouvernement, les délits sexuels auraient augmenté de façon inquiétante l’an dernier. La loi sur les violences domestiques existe depuis dix ans, mais le nombre de femmes violentées et tuées par leur partenaire reste très élevé.
Un « transfert de violence » ?
Certainement. Quinze ans de démocratie ne suffisent pas à effacer les profondes blessures laissées par des années d’un régime cruel et déshumanisant. L’apartheid affecte toujours les relations entre les gens, y compris en matière de structure familiale, d’égalité des sexes, de respect de la loi… L’accès à la justice reste inégal, au détriment des femmes issues de communautés et de zones défavorisées. Les taux de condamnation pour violence domestique ou viol restent faibles. Beaucoup d’associations font du très bon boulot, mais le gouvernement doit réformer le système judiciaire. J’ai cependant confiance en notre jeunesse : elle est entreprenante, intelligente, créative. L’avenir est entre ses mains.
LA PAROLE À... DESMOND TUTU

Prix Nobel de la paix en 1984, l’archevêque anglican a présidé la Truth and Reconciliation Commission. Il recevait, le 18 septembre 2008 à l’Unesco (Paris), le prix Unesco de l’éducation pour la paix.
« Cette Commission a permis, par le recueil de témoignages, de lancer une dynamique d’expression et de justice, dont l’objectif n’est pas de punir, mais de soigner. Se souvenir du passé permet de ne pas le reproduire. Pour vivre raisonnablement en harmonie, chacun d’entre nous doit apporter sa contribution, de sa propre initiative. La réconciliation n’est pas un événement, mais un processus ».