Rokia Traoré : « Il y a toujours dans l’actualité un thème plus important »

Au Mali, la mémoire de l’esclavage est très ténue : les arbres généalogiques sont oraux ; on sait généralement qu’un aïeul a disparu, mais jamais vraiment qui, ni où, ni pourquoi. Les rares démarches viennent de Noirs américains. Non pas que les Africains s’en foutent ; mais ils n’ont pas les infos pour remonter le fil. Aujourd’hui, les Maliens vont se sentir plus concernés par le traitement infligé en Europe aux sans-papiers ; les moyens de communication sont tels qu’ils sont au courant. Il y a une réaction, et il y aura une mémoire.
La colonisation est aussi plus parlante pour eux que l’esclavage. Parce qu’elle est plus récente. Et parce que tout le pays en a été témoin. Au Mali, l’histoire de la traite négrière est désormais enseignée à l’école : tout un trimestre y est consacré. Il faudrait aussi multiplier les traductions en langue locale des films et livres consacrés à l’esclavage… Mais il y a toujours dans l’actualité un thème plus important que celui-ci, nécessitant la mobilisation des moyens.
Sadrak : « Un travail de chacun sur lui-même »
Pour moi, le travail qu’on doit faire sur l’esclavage aujourd’hui, c’est un travail de chacun sur lui-même. Ce n’est plus une affaire de clivage entre des peuples, genre : « tu devrais me demander pardon pour ce que tes ancêtres ont fait aux miens ». Negrissim a milité, à une époque, pour la reconnaissance des actes commis, bien sûr... Mais je crois aujourd’hui que l’esclavage renvoie à la tentation qui existe en chaque homme de dominer son prochain : on ne peut se battre contre l’esclavage qu’en se connaissant, en faisant attention à ce que l’on peut faire subir aux autres, en tant qu’être humain.
Concernant la mémoire de la traite, je me dis qu’il faut arrêter de pleurnicher sur le passé. Le dolorisme peut être néfaste. Vais-je aider mon fils à grandir en lui disant seulement « On a vendu tes ancêtres » ? Non, il faut que je lui dise aussi de se battre, de vivre debout, de faire ce qu’il a à faire. Et puis, il y a d’autres priorités. Est-ce à cause de la traite que les Camerounais sont dans cette situation aujourd’hui ? Non ; il ne faut pas qu’en ressassant l’histoire de l’esclavage, on oublie tout ce qu’il y a à faire aujourd’hui, et que les politiciens ne font pas. Il ne faut pas que ce lourd passé serve à occulter le présent : celui d’un gouvernement qui est là depuis plus de 20 ans et qui ne fait rien pour son peuple !
En fait, quand tu me dis esclavage, je pense à un esclavage bien plus contemporain : celui du capitalisme sauvage, dont les esclaves sont les très nombreux travailleurs exploités à travers le monde, et là, il n’y a plus de couleur qui compte... Il faut lire à ce sujet les dernières interviews du professeur Yunnus, qui a eu le prix Nobel pour ses projets de micro-crédit !