« Il est joli mon village, elle est jolie mon île, mais ce n’est pas le monde… ». Comme beaucoup de jeunes Cubains, Turbo n’a qu’un rêve : déguerpir.
Déguerpir à l’étranger… Comme son frère aîné, parti dans les bagages d’une touriste française. « J’aime Cuba, c’est ma terre, mais tout y est interdit. Le paradis n’existe pas, mais j’ai des droits tout de même ! » Si Turbo reste philosophe, d’autres le sont moins. « C’est le pire des pays, affirment-ils (quand ils sont sûrs de ne pas être écoutés). Ailleurs, des gens crèvent dans la rue ? C’est pas mon problème ! »
Pour eux, peu importe que Cuba jouisse d’un bon niveau d’éducation et de santé. Bouillants d’impatience, ils rêvent de se barrer, avoir du cash, consommer. Rebelles mais prudents (Castro est partout), crânant avec le drapeau américain, osant un sticker Nike sur la Lada familiale… et priant pour qu’un(e) touriste les emmène à l’étranger.
Adolescents au moment de l’ouverture de Cuba au tourisme – seul moyen d’éviter la faillite après la chute de l’Union soviétique –, ils ont grandi en pleine schizophrénie. Pour eux, le communisme (restrictions à tout va), pour les autres, la dolce vita (liberté, dollars et beaux endroits) ! « Fidel s’est battu pour redonner sa terre et sa dignité au peuple cubain, mais aujourd’hui, il lui interdit certains sites touristiques et l’écarte des bénéfices économiques ! » Sans parler de la frustration de voir les cousins de Miami, convertis aux joies de la surconsommation à l’américaine, débarquer chaque été avec superfringues, portables, CD…
Bien sûr, tous les jeunes ne rêvent pas d’expatriation. Ruben, dix-neuf ans, se plaît à Trinidad. Au volant de sa vieille Chevrolet, il dit souhaiter simplement ouvrir une cantina dans un coin tranquille… mais s’énerve néanmoins à l’idée d’interrompre ses études pour le service militaire, « affecté n’importe où comme planton, même pas payé, peu et mal nourri ! » De son côté, Turbo prend son mal en patience. À vingt-cinq ans, déjà divorcé et père d’un marmot de trois ans, il vit toujours à Viñales. Il rêve d’Ibiza (« pour danser et faire la fête ») ou de Venise (« avant que ça coule ! »), mais son vrai projet, c’est de rejoindre son frère en Martinique, prendre n’importe quel job, dégoter une épouse, obtenir les papiers, puis gagner suffisamment d’argent pour soutenir sa famille et revenir une fois par an. « Un jour, dans pas si longtemps… »
En attendant, il prend la vie du bon côté, s’éclate comme guide de randonnée et d’escalade. Le soir, pomponné comme une cocotte, il retrouve ses potes au bar musical du village. Là, ça papote, ça rigole, ça se frotte. « Amor, tu vas bien ? Amor, tu viens danser ? Amor, prends du rhum ! » Leur musique préférée ? La salsa, la salsa, la salsa… et le rap d’Orisha ou Cubanito 20.02, aux forts accents ragga. L’occasion de faire la fiesta, d’exprimer leur alma cubana… voire de rencontrer un(e) touriste avec qui partager une bière, une danse, une nuit ou davantage. Si la chance est avec eux. Et si la police, qui peut surgir à tout moment pour alpaguer « ceux qui traînent dans les rues et harcèlent les étrangers », ferme les yeux.
Tu savais qu’à Cuba…

On pouvait s’appeler Leonid, Igor ou Katiushka, modèle soviétique oblige ?

Les disques des musiciens exilés étaient interdits à la vente ?

On n’osait toujours pas prononcer le nom de Castro ?

20% des Cubains ont moins de 15 ans

Espérance de vie similaire à celle de la France (78 ans)

100% des 6-14 ans scolarisés

6 fois plus de touristes en 15 ans

Salaire moyen : 12 à 15 dollars par mois