Paimpol, au nord de la Bretagne, ses ruelles médiévales, son port de pêche, ses 8 251 habitants… «Et son lycée de la dernière chance!» ironise Rudy.
Rudy Ziane a fait sa scolarité dans cet établissement «fréquenté par des jeunes pas motivés ou exclus des autres lycées, où les résultats au bac ne dépassent pas 40%.» Lui, paradoxalement, s’y épanouit. Au point d’avoir l’envie – et le niveau – d’intégrer une classe préparatoire HEC. «J’ai été élevé par une mère au RMI. Quand tu viens d’un milieu modeste et d’un bled paumé, les études supérieures ne sont pas une évidence. Je me suis dit que je ne risquais rien à tenter ma chance en prépa!» Le lycée Carnot à Paris retient sa candidature.
C’est parti pour deux ans… «Un peu dur, se souvient Rudy. Mais en cumulant ma bourse du Crous et celle du Mérite que la proviseur de Carnot m’a conseillé de demander, je n’ai pas eu à bosser à côté, et j’ai pu me concentrer sur les concours.» Avec l’impression de partir de plus loin que les autres: «Tu sens une fracture, par exemple dans une épreuve de culture générale face à des gens qui, depuis tout petits, vont à l’opéra ou au musée.» Les entretiens d’entrée? «J’ai fait de mon passif un atout. À la question “avez-vous beaucoup voyagé?”, tu réponds “ma famille n’en avait pas les moyens mais j’ai voyagé par la musique et les livres”, tu crées une empathie. Non pas que le jury te prenne en pitié, mais tu apportes un éclairage différent. Avoir galéré, travaillé dans une fromagerie ou comme moniteur de colonie, ça donne un plus! Le plus dur, ça n’est pas l’entretien, c’est d’arriver jusque-là.»
En septembre dernier, Rudy intègre la prestigieuse ESCP (1), et jongle entre cours et petits boulots. «Ici, je reste un cas particulier! Certains ne comprennent pas que je doive gagner de quoi boucler mes fins de mois. Cette école est une bulle. Y étudier est un privilège: la vie associative est variée, les cours sont concrets, ils te préparent au monde du travail… Les jeunes de milieux modestes doivent ôser passer les concours. Des aides financières existent, mais elles sont méconnues. Il faut trouver le courage de toquer aux portes, ça vaut le coup!»
Prochaine étape : deux ans en alternance chez L’Oréal. «Le jour de l’entretien, dans les couloirs, j’ai vu des Noirs, des Arabes. Pas si fréquent! Ma mère a un prénom typiquement algérien; bien qu’elle soit plutôt du style bonne Normande, son CV file souvent direct à la poubelle. Moi j’ai plus de chance: Rudy Ziane, ça passe…»
1. Ecole supérieure de commerce de Paris