Rachid Djaïdani est auteur du best-seller Boumkoeur, est allé à New York nourrir l'écriture de son quatrième roman (1). Retour sur deux mois au coeur de Big Apple.
En quoi ce séjour a-t-il nourri ton travail?
Je connaissais le côté mégalopole, melting-pot de New York. En y passant du temps, une réalité m’a frappé qui dépasse tout imaginaire: les Américains ont des parcours incroyables. Leur vie, c’est du panoramique… À côté, les nôtres, c’est AB Productions! Je n’ai rencontré aucune personne «classique». En revanche, j’ai eu de telles galères de logement que je n’ai pas pu écrire.
Raconte!
Comme je ne parle pratiquement pas anglais, j’ai sollicité avant mon départ un coup de main de l’ambassade de France aux États-Unis pour trouver un hébergement. Peine perdue. L’argent de ma bourse mettant du temps à arriver, je pars un peu tendu… J’atterris chez une Française. Je la connais à peine, on vit collé serré. Au bout d’une semaine, je quitte la maison et trouve un plan à Williamsburg. Un quartier de Brooklyn que je déteste, où de jeunes bourgeois blancs viennent s’encanailler… et chassent peu à peu, de plus en plus loin, les minorités. Au bout d’une semaine, le gars me demande 800 dollars pour la chambre (un cube avec vue sur un mur). À New York, pas de poésie, la réalité dollar reprend vite le dessus!
Kader Aoun(2) débarque à Big Apple, je passe quelques jours avec lui dans un grand hôtel de Bowery (au sud de Manhattan). Pur bonheur! Je dégote ensuite un toit grâce à un Mexicain nommé Miguel, dit Mike. J’avais sympathisé avec lui un soir, dans un snack. Quand je me suis retrouvé en rade, je me suis dit qu’il m’aiderait. Mais impossible de retrouver l’endroit où il habite! Par miracle, je tombe dessus, mais Mike n’est pas là. Je marche dans la rue et devine quoi? Je le croise. Le mektoub. «My friend, I have a big problem, I need to rent a room.» Il m’emmène dans le Queens. Une chambre, un clic-clac: «Tu peux habiter là, 500 dollars, voilà les clés.» Je n’ai plus le choix… Quand je raconte cette histoire, on me dit que je suis fou!
J’ai aussi dormi chez l’acteur Bruce Myers, chez un pote dominicain, chez une amie à Harlem. Au final, j’ai vécu dans tout New York! Si je n’ai pas écrit une ligne, cette expérience m’a nourri. Je sais de quoi je parle. Si j’avais été seul dans une chambre, je n’aurais pas passé Thanksgiving dans une famille mexicaine, je n’aurais pas fait de telles rencontres. Mon New York, ce n’est pas telle boîte ou telle star. C’est Miguel, Rachida, Salvador, Maboula… Ceux qui font cette ville, qui la rendent magique.
Tu es parti avec une histoire et un personnage en tête. Du changement?
Le héros et la trame restent les mêmes, mais ce que j’ai vécu m’a donné une pulsion extraordinaire. Le roman débute à New York pour se finir à Paris. Mon personnage n’est pas un jeune de banlieue. Tu ne peux pas le définir, il est universel: c’est ça qui est intéressant. Je vais profiter de ce livre pour régler des comptes. Le mépris que certaines personnes de l’ambassade de France aux États-Unis m’ont témoigné a donné de l’amertume à mon écriture. Si je ne m’égare pas en route, ce roman sera un uppercut dans le foie des bouffeurs de petits-fours. Ou plutôt, une flaque tranquille qui pullule de microbes. Si tu mets la main là-dedans… J’ai commencé à écrire, je sens que j’ai le frisson.
Ton style a-t-il évolué?
Longtemps, j’ai pris comme un défaut la présence de mots arabes, verlan, anglais, africains ou gitans dans mes romans. Lorsque j’étais en résidence au Québec, à force de lire, d’aller au théâtre, de discuter avec des gens fabuleux comme Léo Paré(3), j’ai eu envie de troquer ce côté ghetto pour une langue plus classique. Très difficile à faire!… À New York, où les communautés vivent séparées, j’ai réalisé que ce mélange était ma richesse. Aucun auteur américain ne fait cohabiter cinq langues dans une phrase! Avec son patrimoine de l’universalité, la génération française de la mixité et du métissage a tout pour être la reine du monde… Mais son rayonnement est bloqué par une intelligentsia qui n’accepte pas son existence et lui coupe les ailes. Si on misait sur ce sang neuf, les Américains nous mangeraient dans la main, pas l’inverse!
De la France, ils ne connaissent souvent que la Tour Eiffel…
Parce que ceux qui sont censés porter notre étendard n’entretiennent pas la flamme! À New York, lors d’un événement à Columbia University, je suis tombé sur la nana de l’ambassade qui n’avait pas accepté de m’aider pour le logement, «parce que ce n’était pas dans ses attributions» – alors que j’étais prêt à animer gratuitement des ateliers à Brooklyn. Elle savait qui j’étais, mais a fait mine de ne pas me reconnaître. Cette tentative d’esquive m’a super blessé. Aurait-elle agi de même si j’avais été de sa caste? Aux États-Unis, être un enfant d’immigré ou venir d’un milieu populaire n’est pas une tare!
Dans certains coins des États-Unis, les mentalités sont aussi très confites!
C’est vrai, mais différemment. Le pays est jeune, il n’y a pas comme en France ces baronnies ancestrales, pesantes et bien pensantes, qui noyautent tout. Regarde Puff Daddy: sa photo est partout, son parfum se vend comme des petits pains, il alimente le système et crée de l’emploi. Personne ne dit: «Il vient d’où, ce mec?» La France est entre les mains d’esprits étriqués, qui nous jugent sans nous connaître. Quand je vois ce potentiel gâché, ça me désole… On a la tête et les jambes, mais pas le terrain pour exprimer notre jeu. Il faut arrêter de nous considérer comme la cinquième roue du carrosse: on est des 4x4! Et cesser de croire que certaines choses ne sont pas pour nous: notre capacité à être à l’aise partout est notre plus bel atout.
La vie à New York n’est pas forcément facile…
Elle est même très dure. La discrimination raciale est forte, mais la solidarité existe. Quand un Africain débarque sans un sou, sa communauté le soutient. Au bout d’un mois, il taffe. Au bout de deux, il cause la langue. Au bout de six, il tient la caisse dans un magasin. Preuve qu’un être humain est capable de s’en sortir, quand on lui en donne les moyens! Les gens, là-bas, sont stimulants. Si tu t’excuses de mal parler anglais, ils rétorquent: «Mais si, good, better than my French!» Si tu dis que t’es écrivain, ils sortent leur iPhone et tapent ton nom sur Google: «Amazing, this man is famous!» Famous, tu parles, j’étais quasiment SDF…
Tu rentres dans quel état d’esprit?
J’ai pris conscience qu’il est temps de nous libérer des carcans et de casser les ghettos. Investir les lieux, fédérer nos réseaux, aller au Café de Flore s’il le faut, avec les écrivains bon teint! Si j’ai réussi à filmer dans New York malgré ma tête de métèque, à y faire ma place en baragouinant trois mots, alors Paris est à moi. Pour faire sortir la France de son coma, les fourmis ouvrières des ambassades et des médias ont une responsabilité. S’ils se contentent de valoriser des baltringues déjà visibles, notre pays continuera de végéter.
(1)Rachid est lauréat de la Mission Stendhal, programme du ministère des Affaires étrangères qui propose des résidences d’écriture à l’étranger.
(2) Auteur de programmes audiovisuels, complice de Jamel Debbouze.
(3) Philosophe, ancien ministre du Québec.