Chômage, insécurité, enclavement : après plusieurs années d’enquête, le journaliste Luc Bronner publie une enquête sur les ghettos français. Un coup de projo sur la face sombre de la République.
Quatre ans que Luc Bronner, journaliste au Monde, arpente les quartiers sensibles. A Trappes, Clichy-sous-Bois, Grigny ou Tremblay-en-France, dans les cités « les plus dures. Là où ça va mal, là où ça fait mal », écrit-il. Une immersion dans « le noyau dur de la crise urbaine », dont il a décidé de faire un livre, La loi du ghetto, sorti le 3 mars.
« Parce que c’est dans ces territoires que se joue l’équilibre social du pays et que se développent les lignes de fractures les plus intenses », explique-t-il dès les premières pages. «Des ghettos», nous dit celui qui a reçu le Prix Albert-Londres 2007 pour son travail sur « les jeunes et les banlieues ». Car s’ils n’ont rien à voir avec les ghettos juifs ou américains, une partie de nos quartiers « ont leur propre murs, leurs propres frontières, leurs propres lois, leurs propres ressorts ».
Des mécanismes qu’il met en lumière avec beaucoup d’humanité, chapitre après chapitre. Sans pour autant réduire les habitants à des voyous et à des victimes, ni les cités à des lieux où la vie est impossible. Luc Bronner choisir de décrire l’automutilation de ces cités, où les morts se succèdent sans trêve. Suicides, overdoses, balles. « J’ai parfois le sentiment de devenir un spécialiste des enterrements et des cérémonies funèbres », confie-t-il. Parce qu’il est revenu régulièrement, qu’il a su gagner la confiance de ses interlocuteurs, Bronner peut raconter les multiples facettes des quartiers chauds. Les hiérarchies invisibles. Les frontières, temporelles ou géographiques. L’omniprésences des adolescents. Le bizness, la violence.
Un témoignage d’autant plus fort qu’il donne la parole à tous les acteurs et observateurs de ces « territoires perdus ». Jeunes, vieux, délinquants, professeurs, sociologues, maires, policiers ou RG. Sans oublier les politiques ni les médias, qui se livrent sans répit au même jeu de dupes. Aucune complaisance chez Luc Bronner : pour tenter d’analyser une situation « qui n’a cessé de se dégrader depuis vingt ans », le journaliste n’hésite pas à mettre les pieds dans le plat. Ségrégation ethnique, manipulations polico-médiatiques, mais aussi immigration ou question coloniale : tous les tabous y passent.
Dans l’espoir, sûrement, de faire bouger les lignes. Enquête minutieuse, la Loi du ghetto est avant tout un cri d’alarme. Faute de parvenir à créer un vrai mouvement politisé, faute de politiques ambitieuses, les cités sensibles sont aujourd’hui dans l’impasse. Et à travers elles, l’ensemble de la société. Pour en sortir ? Luc Bronner propose une piste «que la France s’est toujours refusée d’emprunter. Par tradition. Par refus historique de donner leur place aux identités locales» : l’empowerment. Autrement dit, le fait de responsabiliser les habitants en leur donnant un certain pouvoir. Seule certitude : il y a urgence !