En écho à l’exposition "Générations, un siècle d’histoire culturelle des Maghrébins en France", la Cité nationale de l’histoire de l’immigration (CNHI) organise une série de débats citoyens. Direction Creil, dans l’Oise, pour un premier dialogue avec les habitués du café des « Anciens Chausson ».
Le haut de Creil, sa cité ouvrière, ses immeubles bien alignés, ses quelques bâtiments récents issus du plan de rénovation urbaine, ses commerces au bas des tours : boucherie islamique, Chouchou Bazar… « Un des rares quartiers où cohabitent église, synagogue et mosquée, souligne la réalisatrice Nabila Amghar. Historiquement habité par des Maghrébins, il accueille depuis une dizaine d’années des Turcs et des Pakistanais. »
C’est là, dans un petit local, que le café Chausson a vu le jour. Chausson, comme le nom de l’usine où bossaient pas mal d’habitants avant sa fermeture dans les années 90. «Le café est né du besoin d’avoir un lieu où passer le temps, se distraire le soir et le week-end, se souvient Jilali. Un lieu où les immigrés se sentent un peu chez eux, où parler de la famille et du pays»… Pour Driss, ce n’est pas toute l’histoire : «Regarde les coupes au-dessus du comptoir ! Le café a été créé au départ par une association de footballeurs marocains. Ce serait d’ailleurs bien d’avoir les moyens de relancer l’équipe ; une ville comme la nôtre mériterait d’être en D1. Les politiciens devraient miser sur ce terrain pour accroître la notoriété de la région et la rendre à nouveau attractive.»
Car depuis la fermeture de l’usine, les boulots ne courent plus les rues. Renforçant d’autant plus le besoin d’un lieu où se retrouver. «Quand le chômage a fondu sur le quartier, le café est devenu un lieu d’échange et de solidarité, explique Boubacar, venu du Sénégal. Pour un soutien en cas de coup dur, une aide dans les démarches administratives, des infos sur l’accès aux droits… Grâce à ces messieurs, j’ai beaucoup appris!»
Ce jour-là, un jeudi d’hiver vers 16h, une trentaine d’hommes sont présents, passés simplement dire bonjour et s’informer des dernières nouvelles, ou attablés depuis des heures devant un thé et un jeu de cartes. Certains intéressés par la visite des responsables de la CNHI (dont ils n’avaient jusqu'alors pas entendu parler), d’autres vaguement intrigués, écoutant poliment un moment avant de replonger dans leur partie. Beaucoup de seniors, quelques trentenaires, d’origine maghrébine mais pas uniquement. «Dans le lot, c’est moi le mouton noir ! s’amuse le Blanc de la bande. Autrefois, je travaillais comme prestataire extérieur de Chausson. Je viens ici parce que ce sont des copains. Entre eux et moi, je ne vois pas la différence.»
Les femmes? «Quelques-unes passent prendre le café, demander un conseil ou un renseignement, mais la plupart n’ont aucune envie de fréquenter un lieu où se trouve leur mari ; pour éviter le divorce, mieux vaut occuper la journée chacun de son côté!» plaisante Boubacar. Une boutade qui ne fait pas l’unanimité. «Pas question pour moi de passer ma vie au café, glisse un petit monsieur. Je ne viens que de temps en temps, pour discuter un peu. Il me paraît important de diversifier ses activités, de ne pas s’enfermer»…
Sur leurs histoires persos, leur réaction par rapport à la CNHI, les langues ont du mal à se délier. Normal : les chibanis, pas plus que les autres, ne livrent leur intimité au premier venu. «L’objectif de la CNHI est de montrer comment vous avez participé à ce pays, sur le plan non seulement économique, mais culturel, explique Agnès Arquez Roth, sa directrice de réseau. De faire découvrir aux Français votre histoire et de créer des occasions d’échanges, pour contribuer à changer les regards et mieux vivre ensemble.» Certains dressent l’oreille et sortent les calepins : «Une journée de visite et de débat, quel jour, à quel endroit ? La Porte dorée, c’est où ça ? Vous me donnerez l’adresse ?»
Les beaux parleurs s’expriment, les timides écoutent puis finissent par donner leur avis en aparté. Un jeune, fataliste, hausse les épaules – «il y a toujours une différence entre ce qui est et ce qui devrait être». Un vieux, excédé, maugrée en arabe. «Il dit qu’à l’hôpital, on l’a envoyé bouler, traduit Driss. Il faut le comprendre, la vie quotidienne est parfois très difficile. Français ou immigré, tout le monde devrait pouvoir témoigner de ses problèmes de retraite précaire, de logement, de santé». Boubacar, lui, pense surtout à la nouvelle génération: «Contrairement à leurs parents, nos jeunes sont très instruits, mais ils risquent eux aussi de devoir émigrer, parce qu’ils ne trouvent pas de travail en France.»
Deux heures de discussion plus tard, difficile de dire qui, parmi les habitués du troquet, sera à la rencontre du 7 avril organisée par la CNHI autour de l’exposition Générations. Autant d’hommes, autant d’individualités, autant de raison de fréquenter le café, autant de regards sur l’histoire et sur la migration, autant d’envies de témoigner ou non, autant de points de vue sur des questions sensibles et complexes. De quoi balayer bien des visions simplistes et stéréotypées.
Le 7 avril, tous les groupes ayant participé aux rencontres citoyennes de la CNHI à l'occasion de l'expo Générations se retrouveront au Palais de la Porte Dorée, de 16h à 17h30, pour échanger et débattre. Venez donc les y rencontrer et dialoguer avec eux ! La discussion n'en sera que plus riche. On compte sur vous.
Exposition Générations, un siècle d’histoire culturelle des Maghrébins en France : jusqu'au 18 avril à la Cité nationale de l'histoire de l'immigration, Palais de la Porte Dorée, 293 avenue Daumesnil, 75012 Paris.
Liens:
[1] http://www.respectmag.com/sites/default/files/fichier_attaches/CNHI_echanges_16mars2010-1.pdf
[2] http://www.histoire-immigration.fr