Historienne et politologue française, présidente du Comité pour la mémoire de l’esclavage, Françoise Vergès fait le point sur l’histoire du métissage et livre ses impressions après l’élection d’Obama.
Dans les sociétés esclavagistes et coloniales, quelle est la relation au métissage?
Rien n’est plus tabou que les relations entre hommes noirs et femmes blanches. Les hommes blancs peuvent avoir des maîtresses noires. Les enfants nés de ces relations ont des destins variables, mais pour la grande majorité, ils ne sont pas reconnus par le père et restent asservis. Un des exemples les plus connus est celui des sept enfants que Thomas Jefferson, troisième président des États-Unis, eût avec Sally Hemings, son esclave. De son vivant, Jefferson n’a pas reconnu ses enfants, il ne les a pas non plus émancipés.
Le film fondateur de la nation américaine The Birth of a Nation (connu aussi sous le titre The Clansman) réalisé en 1915 par W. Griffith justifie la création du Ku Klux Klan par le viol d’une femme blanche par un Noir. La peur qu’un enfant métis soit identifié comme Blanc a donné lieu à de nombreux romans et films (par exemple le très beau Imitation of Life de Douglas Sirk où une fille à la peau claire qui peut être considérée comme blanche rejette sa mère noire et domestique). Aux États-Unis, les relations entre Blancs et Noirs seront jusqu’à très récemment l’objet d’interdits légaux. Ils continuent à faire l’objet de tabous sociaux et culturels. Dans les empires coloniaux post-esclavagistes, le discours scientifique sur la hiérarchie des races va renforcer la peur du métissage. La conquête coloniale fait peser la menace d’un métissage généralisé des populations européennes et donc d’une décadence.
À La Réunion, la première ordonnance royale porte sur l’interdiction des relations sexuelles entre Blancs et non Blancs. En Indochine, la peur est telle que le pouvoir colonial encourage les autorités à séparer les enfants métis de leur mère pour les place dans des orphelinats. La littérature coloniale est pleine de récits où les enfants métis connaissent un destin tragique. La psychiatrie n’est pas en reste: elle décrit une psychologie du métis qui en fait un être déséquilibré, car divisé entre deux «sangs». Les métis seraient appelés à devenir soit des monstres, soit des révolutionnaires. Monstrueux car «divisés» – double culture, sang mêlé-ou révolutionnaire car envieux du monde du père.
L’élection d’Obama est-il aussi le symbole d’une mutation?
Dans un pays où le métissage était encore récemment un crime dans plusieurs États, l’élection d’un métis est un bouleversement. J’ai eu l’incroyable privilège d’avoir été invitée à l’investiture. Ce qui m’a le plus émue ce jour-là: tous ces jeunes Noirs, des centaines de milliers, plein d’optimisme, joyeux, dans une partie de la ville de Washington qui d’habitude ne les reçoit pas. Et cette mer de gens, portés par la joie!
Savez-vous que, déjà, les tests administrés dans les écoles américaines montrent de meilleurs résultats des élèves noirs! C’est la conséquence d’une nouvelle confiance en soi. On peut se moquer ici du côté naïf du «Yes, we can» mais dire à des enfants, «oui, vous pouvez!», est essentiel. La tradition de l’école française c’est plutôt «peut mieux faire». Il y a eu un déplacement avec cette élection. Obama parle un discours de réconciliation: il faut mesurer à quel point le pays était divisé, rongé par une idéologie effroyable, un mépris total du droit et des libertés.
Vous êtes l’auteur d’une thèse sur le métissage non publiée en France…
Quand j’ai publié ma thèse aux États-Unis en 1999, personne ne s’intéressait à ce sujet en France. Aujourd’hui, la France doit se retourner sur son passé colonial, esclavagiste et post-esclavagiste, et sur ce que cette histoire lui a apporté. Combien elle a été changée par les apports des colonisés, combien les contributions de ces derniers ont été fondamentaux pour sa culture. La société a changé, mais l’élite est encore très rigide, très pensée unique. Il nous faut une vraie réflexion sur la diversité en France. Elle n’a pas la même histoire qu’aux États-Unis ou ailleurs en Europe. L’identité française à inventer sera une identité post-coloniale, c’est-à-dire qui aura intégré l’histoire et les héritages dans le présent.