Spécialiste des questions d’immigration, Patrick Weil est, notamment, l’auteur de "La République et sa diversité" et "Qu’est-ce qu’un Français?". De retour des États-Unis, il nous livre son regard sur deux systèmes.
Qu’est-ce qu’être français et américain aujourd’hui?
Une première différence: en dehors des Indiens, tous les Américains sont descendants de migrants. Soit volontaires, soit forcés comme les esclaves tandis que 75% des Français peuvent s’imaginer avoir des descendants présents sur le sol français depuis des temps immémoriaux. La plupart des Américains ont un besoin permanent de se projeter dans un avenir à construire à partir d’une seule base commune, la Constitution. Être américain, c’est une sorte de projet en permanence.
Peut on imaginer un Obama français?
Obama a été élu d’abord du fait de son talent, ensuite parce qu’il a pu s’appuyer en plein cœur des États-Unis sur une circonscription en majorité noire qui l’a élu au sénat de l’Illinois où il s’est fait connaître. Pendant sa campagne présidentielle enfin, plusieurs catégories d’Américains ont pu s’identifier à lui: il est métis, c’est-à-dire noir selon les catégories américaines, mais éduqué par sa famille blanche, en Asie. En France, les territoires majoritairement noirs sont outre-mer, éloignés géographiquement de la métropole. Et le nombre de Noirs citoyens reste au total plus faible (autour de 3%) qu’aux Etats-Unis (12 à 15%). Mais Christine Taubira, élue de Guyane est une personnalité nationale, Kofi Yamgnane, immigré togolais a été élu en Bretagne, et s’il venait à l’idée à Lilian Thuram de se lancer en politique, il pourrait faire un tabac. Alors on se sait jamais.
Un an après comment juger, en France, le ministère de l’Identité nationale?
Ce ministère n’est pas qu’un titre. C’est aussi un programme. La déconcentration des naturalisations ou les nouvelles dispositions prises pour freiner l’entrée en France de conjoints de Français visent en pratique, sans que cela soit officiellement affiché, l’immigration africaine et méditerranéenne.
On parle de société métissée, en France comme aux États-Unis, est-ce une réalité?
J’ai participé à l’ouvrage Transculturalismes(1) sous la direction de Claude Grunitzky. Ce qu’il appelle transculturalisme, c’est que nous appelons métissage. De plus en plus, l’identité individuelle est au croisement de plusieurs cultures. Nous sommes plus métissés par certains cotés que les États-Unis.
La dernière fois que j’étais à New York, j’ai vu une classe où l’institutrice était d’origine chinoise et tous les enfants étaient aussi d’origine asiatique. Il n’y avait dans la classe ni un Blanc, ni un Noir, ni un Hispanique. On ne trouverait pas ça en France. Mais le métissage reste beaucoup plus réel chez nous dans la société que dans les élites. Le problème de l’élite française, c’est qu’elle est de moins en moins métissée socialement.
Regardez les évaluations sur la diversité des catégories socioprofessionnelles qui entrent dans les grandes écoles, elle est en baisse. Il y a une barrière, une autarcie de l’élite. L’université, elle, est ouverte même si le taux d’échecs et d’abandon est élevé. Dans les professions où l’on accède par l’université, il y a beaucoup plus de diversité que dans la politique ou la finance. On a donc deux problèmes différents: celui de la ségrégation, de la fermeture sociale et géographique du système scolaire. Et celui de la discrimination ethnique à diplôme égal. Il nous faut massivement collecter et produire des données (par exemple sur les concours des grandes écoles), agir avec les moyens légaux qui existent et arrêter de se lamenter. Et on saura où se situent exactement les discriminations et comment les combattre.
(1) Editions Grasset, 2008