Tour à tour leader des NAP, écrivain et artiste soliste, Abd al Malik se définit comme un « pur produit des cultures urbaines ». Gibraltar, son deuxième album solo, fait souffler un vent nouveau sur le hip hop hexagonal.
Pourquoi Gibraltar (1) ?
Cet album a été conçu de manière à jeter un maximum de passerelles : entre Nord et Sud, entre différentes générations, divers styles de musique. Gibraltar symbolise ces croisements. À travers cet exemple, c’est la question du vivre ensemble, déterminante pour les années à venir, qui transparaît. Je considère que nous sommes tel un arbre qui doit tenir compte de toutes ses racines. Dans le cas contraire, nos fruits seront avariés et nous, voués à disparaître.
Jusque-là, tu t’exprimais par un flow rappé très distinct. Pourquoi être reparti de zéro ?
Mais c’est ça le hip hop ! La liberté ! Mettre ses tripes sur la table ! Et moi, je suis un guerrier du hip hop. Un MC doit être capable de rapper un jour et d’être un poète le lendemain. Le rap, par essence, est fait de toutes les musiques, grâce au sample. Pourtant, ces dernières années, il s’est avéré très sectaire. Je suis un fan de plein de genres différents, il fallait que ça se ressente sur l’album. Donc oui, j’ai décidé de tout déconstruire et d’enlever ce qui faisait écran dans ma musique. Gibraltar est un projet qui veut rendre le verbe plus puissant.
Avec la médiatisation du slam, on assiste à un retour des mots. Tu dois être sensible au phénomène...
Il n’y a qu’à réécouter le morceau fondateur du rap, The message (2), voire les Last poets (3), pour se rendre compte que le hip hop, à la base, ce sont les mots. Y compris chez nous. Rappelle-toi les premiers albums de NTM, IAM, Assassin ! C’est seulement après la collision entre l’art et l’industrie qu’on a vu naître le formatage. Il est donc nécessaire de revenir au verbe, l’acte à l’origine de cette culture. Ceux qui s’en réclament pourront être jugés sur la qualité de leur travail artistique.
Ton album, comme d’autres (celui de Rocé, voir Respect 11) annoncent-ils un renouveau dans le hip hop français ?
Il y a en ce moment une révolution au sens étymologique du terme. On revient aux vraies valeurs du hip hop : ouverture, curiosité, mise en avant du texte. La musique, c’est un challenge, explorer des terrains inconnus, repousser sans cesse ses limites artistiques, c’est être Miles, Nas ou Jay-Z. Le rap, qui est pour moi la musique du XXIe siècle, arrive aujourd’hui dans un cul-de-sac. Il y a désormais une possibilité d’aller au-delà, pour arriver à maturité.
Notes
(1) Colonie britannique située au sud de l’Espagne, point de séparation entre l’Europe et l’Afrique, la Méditerranée et l’Atlantique.
(2) Grandmaster Flash and the Furious Five, 1982.
(3) Groupe pionnier du rap, fondé en 1969.