“La France devrait se solidariser avec tous ses citoyens, quelle que soit leur origine; c’est ainsi qu’elle remontera la pente."
La France respire la fatigue, celle d’une vieille dame usée à force de se battre contre tout ce qui vient d’ailleurs, toute occupée à se recroqueviller sur son passé glorieux, la puissance coloniale qu’elle fut. Cette fatigue se retrouve dans ses institutions, dans ses élites ancrées dans l’orgueil d’une francité homogène. En même temps, ce pays bouge là où on ne l’attend pas. Ses intellectuels et artistes précaires bouillonnent d’idées. Ses hommes et ses femmes issus de la «diversité» – un mot à tout faire, peut-être, mais chargé de sens pour qui le prend au pied de la lettre – lui redonnent des couleurs. Cette diversité, synonyme pour moi de richesse nationale, possède en elle une force, une énergie, une jeunesse dans sa vision du monde qui n’a rien à envier à celle d’autres pays. Y compris les États-Unis. Ceux-là veulent réussir et ne se contentent pas de mauvais accommodements ou de rapiéçages. La rage qu’ils ont au ventre les rend sensibles aux mouvements de société. Leur longue histoire de discriminations leur a donné cette réactivité si nécessaire pour capter l’air du temps.
La France recèle de trésors insoupçonnés: des jeunes ont le courage et l’imagination pour exporter leurs idées. Dès qu’ils quittent la France, dont ils sont pourtant les enfants légitimes, tout change. Ailleurs, ils ne sont plus d’origine immigrée, mais simplement français. Quel paradoxe que de devenir français loin de chez soi! Cette réussite à l’étranger est un signe. La «France plurielle» est une devise exportable, à condition d’y mettre le prix, celui d’une formation, d’une intégration digne de ce nom, de la fin des discriminations pour une frange de la société qui subit ségrégation et relégation. Cette «France plurielle» n’est que le prolongement de cette France historique, riche d’une culture prestigieuse et valorisée, de savoir-faire artisanal, de dynamisme industriel, d’investisseurs et de penseurs dont les idées ont circulé pendant des décennies dans les universités européennes et américaines.
aire la synthèse de son patrimoine national et de l’apport de ses citoyens plus récents… Un vrai trésor que la culture en ces temps de crise et d’ébranlement de nos modèles économiques! On peut exporter de la culture, de l’énergie et de l’inventivité. Cela sera possible lorsque la France et l’Europe se reconnaîtront dans la diversité, sauront apprécier l’émergence de leurs nouvelles ressources, donneront la possibilité à ceux qui s’en réclament d’atteindre leurs objectifs.
Les pays d’immigration, comme ceux du nord de l’Amérique, ont gagné leurs paris à ce prix. La «modernité», c’est aussi savoir se remettre en question, revoir ses critères de jugement sur des hommes, des femmes et leurs réalisations. Si les projets et l’innovation sont le pain béni des temps sombres, la solidarité l’est aussi. Oui, la France devrait se solidariser avec tous ses citoyens et habitants, quelle que soit leur origine; c’est ainsi qu’elle remontera la pente, profitant de leur volonté de gagner encore intacte. Pour cela, elle aura à aimer les siens sans distinction.
Regardons-nous dans le miroir des Autres. Cela est valable pour une grande partie de l’Europe qui est aussi, à sa façon, une contrée d’immigration, mais qui ne s’est pas reconnue comme telle. À elle de jouer dans ce sens, pour refuser l’isolement et prendre le parti du changement. Voilà une denrée exportable, avec une plus-value appréciable. Il ne reste qu’à bouger les pions.
Esther Benbassa est directrice d'études à l'Ecole pratique des hautes études, Sorbonne. Dernier ouvrage : Le dictionnaire des Juifs (avec J.C. Attias, Larousse)