Lauréate 2009 du concours littéraire « La Cité des mots », qui promeut les auteurs issus de croisements pluriculturels, Fatima Ait Bounoua, professeur de français en Seine Saint-Denis, décline le sentiment de "la honte" à travers seize nouvelles touchantes.
Comment es tu venue à écrire sur le thème de la honte ?
Un ami m'a cité un jour Marx en disant : " La honte est un sentiment révolutionnaire"... Cette phrase m'a marquée. Comment un sentiment considéré comme négatif, un sentiment qui écrase l'individu, peut être au contraire à la source de sa renaissance et d'une révolution interne ou réelle ? Je me suis intéressée à la honte, aux humiliés et c'est naturellement que toutes mes histoires sont nées pour en explorer toutes les facettes. Ce qu'il y a d'intéressant dans la honte, c'est que c'est un sentiment qui n'existe pas sans "les autres". C'est le sentiment de sa propre infériorité dans le regard des autres. Ainsi qu'une vision liée simultanément à notre regard sur nous-même ET à notre considération de l'autre. Ce n'est pas un hasard si les enfants, les ados, les personnes déclassées socialement, ont un rôle central dans mes histoires. Ils éprouvent la honte avec une plus grande vivacité car ils ne sont pas encore (ou plus du tout) sûrq d'eux. Ils sont ou ont été souvent broyés socialement.
Les nouvelles ?
J'aime beaucoup cette forme littéraire, je la trouve moderne. On peut zapper, feuilleter le recueil et déguster une nouvelle entre deux stations de métro.
Avec les nouvelles, je devais être courte et efficace. Je pouvais à loisir changer de ton et de style entre deux histoires. Mais je voulais aussi une unité dans cette diversité.... J'ai donc trouvé une unité : la honte. Un thème fédérateur sans être réducteur.
Te considères tu comme un écrivain de la diversité ?
Ca dépend de ce qu'on entend par là ! J'avoue, je n'aime pas trop les étiquettes. Si on entend par cette appellation : quelqu'un qui écrit pour et sur les banlieues, comme c'est souvent le cas, je réponds : non pas du tout. En revanche, si on entend par ce terme, une littérature qui trouve une autre voix, une diversité stylistique et non seulement ethnique et sociale, alors oui. Et c'est comme cela que je conçois le prix que j'ai reçu pour ma nouvelle Arracher la langue. La diversité par le travail sur le style, sur le ton, sur le rythme et les images, oui ! Mais ce qui m'agace souvent, c'est comment les écrivains issus de l'immigration ou des quartiers populaires sont cantonnés dans le rôle d'écrivains "sociaux". On ne souhaite les entendre que comme porte-parole urbains. Je revendique, et je ne suis pas la seule, le droit à la fiction, à la rêverie... à la littérature en somme. Quand un de ces écrivains est interviewé, on ne lui parle pas de style, de forme ou d'écriture mais de la situation socio-économique de la France ou de l'immigration. Ils sont obligés de prendre position en ces termes là, parfois malgré eux. Est-ce le cas pour Begbeider ? Va-t-on l'interroger sur les bobos en France ? Ou la vie à St Germain des Prés ? Non, on le questionne en tant qu'écrivain, sur l'écriture, sur ses influences...
As-tu été victime par le passé de la honte ? Sous quelle forme ?
Bien sûr, j'ai aussi senti des frissons de honte me parcourir des boucles aux orteils. Mais mon recueil n'est pas autobiographique. Si je m'inspire parfois de ma vie, je préfère écrire VOS hontes .... De la honte physique de la boulotte qui entend "tu devrais prendre une salade" à la honte sociale du père analphabète humilié par l'administration, j'essaye de donner à ressentir, de donner à voir ces moments de douleur vécus ou vus par tous. Pas pour apitoyer, mais pour révolter... La nuance entre les deux, c'est l'action !
Les mots sont-ils un remède contre la honte ?
Le seul remède contre la honte, s'il y en a un, et si la honte est une maladie... c'est la prise de conscience et le recul. Dans ce cas là, oui, l'écriture peut avoir l'effet d'un aspirine efficace contre la gueule de bois du honteux. J'ai reçu pas mal de messages dans ce sens, des lecteurs m'écrivent que j'ai trouvé les mots pour exprimer leur honte. Ils me disent se reconnaître dans un personnage et, finalement, se sentir moins honteux. Ce n'est pas "magique" : simplement, en écrivant et en lisant, on comprend, on met à distance, on observe et on se rend compte que n'est pas honteux celui qui pensait l'être...