A l'occasion de la sortie du coffret "Un siècle d'immigration des Suds en France", le groupe de recherche Achac dresse un petit panorama de l'histoire de l'immigration non-européenne dans nos contrées. Tous concernés !
Pendant longtemps en France, la mémoire de l'immigration a eu du mal à trouver sa place et à être visible. Ce temps n'est plus : de Nantes à Marseille en passant par Lille, Lyon, Grenoble, Paris ou l'Alsace, les initiatives se multiplient. Impossible désormais de nier la richesse de ce passé, sa part dans notre histoire, ses influences sur le présent.
Venus de Chine ou d’Extrême-Orient, du Maghreb ou du Levant, des Caraïbes ou du Japon, d’Afrique subsaharienne ou d’Océanie, ils arrivent dès le milieu du XVIIe siècle. Dans le regard des populations locales, cette présence oscille en permanence entre fascination et exclusion. Nantes, premier port négrier français, la Compagnie de Madagascar à Port-Louis (1659) et la Compagnie des Indes orientales (1664) sont les premières marques de la relation de la France aux outre-mers. En 1661, l’ambassade de Siam enflamme l’imagination des Parisiens, alimentée par les échanges commerciaux tout au long du XVIIIe siècle. Avec le XIXe siècle, l’expansion du domaine colonial et l’industrialisation ouvrent une nouvelle page des rapports à l’étranger. Les soyeux lyonnais s’ouvrent à l’Orient, et Émile Guimet en rapporte le Japonisme, qui croise l’esthétique orientaliste et annonce la venue, en France, de grandes ambassades d’Asie et du Maghreb. Les expositions universelles, puis coloniales, vont transporter ces mondes lointains au cœur des villes de France. Si Paris est la capitale par excellence des grandes expositions (1855, 1867, 1878, 1889, 1900, 1906, 1907, 1925, 1931), les autres viles suivront cet engouement : Marseille en 1906 et 1922, Lyon en 1894 et 1914, Bordeaux en 1895, Le Havre en 1887, Roubaix en 1911, Nancy en 1909, Strasbourg en 1924… La mode des expositions se double d’une fascination pour les exhibitions ethnographiques, plus d’une trentaine au Jardin d’Acclimatation et une centaine dans toute la France en une cinquantaine d’années. La mode est à l’exotisme.
Avec le tournant du siècle, les premiers travailleurs « coloniaux » arriveront en France. Dès 1905-1907, les premiers recrutés algériens sont présents dans les mines du Nord, les savonneries de Marseille, le métropolitain parisien ou les usines lyonnaises ou auvergnates. Dans les ports, on croise des marins et des dockers des côtes d’Afrique, d’Extrême-Orient ou des Caraïbes. Ce que ces images rassemblées ici nous montrent, c’est que ces présences sont anciennes et que la mémoire locale a fixé sur la pellicule, dans le dessin et sur des films ces « passages ». Qu’elles étaient là bien avant le million d’hommes des Suds qui répondront à l’appel de l’Empire pour l’effort de guerre, que ce soit en tant que soldats, ouvriers-mobilisés ou recrutés sous contrat comme les travailleurs chinois. Beaucoup de ces hommes (car ce sont surtout des hommes) étaient alors des « indigènes ». Comme les autres migrants ou réfugiés, ils ont connu la dureté du départ, les difficultés de l’accueil, la rudesse du travail et des conditions de vie dramatique. Ils ont aussi connu le statut spécifique de « sujets », le poids des imaginaires coloniaux et exotiques, une xénophobie exacerbée et un racisme structurel qui trouve ses origines dans un XIXe siècle qui classait alors le monde en « races ».
La photographie, qui va servir la mémoire des hommes et des lieux, fixe les stéréotypes au cours de ces années. On découvre alors que certaines présences fascinent (le tirailleur sénégalais, le boxeur noir, la délégation marocaine, l’ouvrier chinois…) et que d’autres sont quasi invisibles. Des centaines de personnalités, des lieux oubliés et des événements « sans images » s’imposent tout à coup à notre regard contemporain. Parmi eux, Toussaint Louverture, incarcéré en 1802 au château de Brest ; James Reese Europe qui, avec les troupes noires américaines, importe le jazz à Bordeaux en 1918 ; Raphael Élizé, noir martiniquais, élu maire à Sablé en 1929 ; Foujita à Deauville en 1925 ; Joséphine Baker sur les scènes de Paris dès 1925, puis de Nantes en 1934 ; Hayashi Tadamasa, marchand d'art japonais… et bien d’autres anonymes dont seule l’image à traverser le temps.
Au cours de l’entre-deux-guerres, ces présences des Suds s’imposent dans le paysage urbain de nombreuses régions et commencent à se fixer durablement. Une nouvelle époque commence, celle des militants, des « travailleurs immigrés » et des élites culturelles qui, de Chine à l’Indochine, du Maghreb au Moyen-Orient, d’Afrique noire aux Antilles, vont « révolutionner » l’histoire politique de leur pays respectif. C’est bien souvent en France que des syncrétismes politiques, des fusions littéraires et des mélanges artistiques et culturels se fondent. La Seconde Guerre mondiale viendra briser cet élan, mais le mouvement reprendra et accompagnera les Trente glorieuses, après avoir largement contribué à la Libération du pays d’Est en Ouest et du Sud au Nord. Une nouvelle génération de travailleurs arrivent, d’étudiants aussi et une nouvelle présence politique émerge, qui va accompagner les indépendances en marche. Les temps sont durs. Les images montrent la répression policière, la vie militante et syndicale, les conditions de travail difficile et l’habitat sommaire des taudis et des foyers. Les bidonvilles accompagnent la vie des immigrés, qui sont quasi tous des hommes.
Il faudra attendre les années 70, pour voir s’imposer dans les images les femmes et les enfants, en même temps que celles de familles qui s’installent. Une nouvelle époque commence. L’étranger des Suds n’est plus de passage, il va bâtir ici son destin. Trois événements stoppent finalement le flux en provenance de l’ex-domaine colonial et annonce la dernière époque : les grèves dans les usines, l’accentuation de la violence anti-immigrée en 1973 et, en 1974, l’arrêt de toute immigration de travail. Ce sont les enfants de cette génération de migrants qui, en 1983, vont organiser les grandes marches contre le racisme et l’égalité, déclenchant la question de la mémoire qui émerge aujourd’hui et tout le débat à venir sur leur place dans la société française. La dernière génération est celle qui va se confronter aux discriminations, au combat pour l’égalité (notamment dans les quartiers), mais aussi à l’affirmation d’une culture métissée, à la quête de mémoire. Les Zidane, Noah, Debbouze et Thuram sont aujourd’hui des figures marquantes de la société française et cet héritage se raconte en images tout au long du XXe siècle. En même temps, une mémoire commune est à bâtir et, pour cela, il faut d’abord passer par l’histoire.