"Nor" comme norteño, la musique traditionnelle du Nord Mexique. "Tec" comme techno, l’univers musical dont sont issus Ramon et Pepe, aka Bostich et Fussible, les piliers de Nortec Collective. Un groupe dont le travail de mix a suscité l’émergence d’un mouvement artistique, voire de société, dans leur bonne ville de Tijuana… Et au-delà.
1999 : les deux compères font leurs armes dans l’électro. Puis redécouvrent le norteño. « On a tous grandi avec cette musique, très populaire au Mexique – si on s’était spécialisés là-dedans, on serait riches ! On a commencé par s’en détourner, puis on s’est rendu compte que certains sons traditionnels pouvaient être vraiment chouettes. On a senti que c’était le moment de replonger dans ce patrimoine, de l’explorer à notre façon. »
Réactions ? « On vient de l’électro pure et dure. Quand on s’est mis à mixer les genres, notre public habituel (les jeunes qui fréquentaient les clubs techno dans les années 90) n’ont pas compris. Alors qu’on attirait 200 ou 300 personnes, notre premier set orienté Nortec n’a réuni qu’une poignée de mecs ! Le truc intéressant, c’est que ceux qui sont venus ne faisaient pas partie de notre audience classique. »
Parmi eux, beaucoup de gens du milieu artistique : peintres, graphistes... « qui ont eu envie de participer au mouvement. Certains ont proposé de créer un visuel, d’autres des vidéos. Petit à petit, les gens se sont emparés du concept, ils l’ont enrichi, mûri, lui ont donné une identité. Quand on a décidé de faire un album, tout le monde s’est mobilisé. Au point qu’à sa sortie, on nous a pris pour un gros label ! Nous ne sommes qu’un collectif, où les gens vont et viennent. »
Aujourd’hui, les garçons tournent des deux côtés de l’Atlantique. « Une fois que la presse a commencé à s’intéresser à nous, le succès est allé vite. Notre premier public a repointé son nez. Au bout d’un an, on ne réunissait plus 50 mais 1000 personnes. Au Mexique, mais aussi dans d’autres pays d’Amérique du Sud et aux Etats-Unis – où notre audience est composée de Latinos, mais aussi de Blancs, de Noirs, d’Asiatiques. Désormais, à Tijuana, on joue devant 2000 personnes. »

« Le folk mexicain n’avait pas besoin de nous pour très bien se porter ! Notre musique, d’une certaine manière, est une façon de promouvoir un autre type d’expression : elle est le reflet du Tijuana dans lequel on vit, elle en porte l’esprit, loin de l’image misérabiliste véhiculée par l’Etat et les médias. Pendant des années, Tijuana a été la cité de la honte, la ville de l’émigration, du deal et de la prostitution. Notre musique assume toutes ces facettes : on ne renie pas les problèmes, on les met à notre sauce, on les montre sous notre perspective. Pour qui vient d’un autre coin du Mexique, Tijuana peut paraître affreuse. Pour nous, elle peut être superbe ! Par ses couleurs, son environnement… »
Et son énergie de ville-frontière. « Même si passer aux Etats-Unis est devenu très difficile (construction d’un mur géant, renforcement de la sécurité), le mythe de Tijuana continue d’attirer des gens de tout le Mexique, à la recherche de connexions, de moyens d’entrer illégalement aux USA pour améliorer leurs conditions de vie. Chaque jour, tu les vois essayer, réessayer… »
Puis s’installer petit à petit à Tijuana. « Ils commencent à bâtir leur maison de bric et de broc, avec des bouts de frigo, des pièces récupérées ici ou là. Quand ils voient qu’ils ne pourront jamais émigrer, ils l’améliorent. Cinq ans après, ils rajoutent un étage… Les Américains ont compris l’importance stratégique de Tijuana : puisque la main d’œuvre ne peut plus traverser, ils ont implanté des usines, parfois énormes – les fameuses « maquiladoras ». La ville est devenue un point névralgique pour le business. Sa croissance est telle qu’il y a des tas d’opportunités à saisir. On connaît plein de gens qui ont ouvert des petites boutiques dans des endroits où il n’y avait rien, et qui gèrent aujourd’hui des commerces florissants dans des quartiers très habités ! »
Résultat : de 200 000 habitants dans les années 80, la ville en compte aujourd’hui près de trois millions. « Cette explosion a forcément changé l’esprit de Tijuana. Architecturalement, tout a été démoli pour être reconstruit. Sur le plan culturel, c’est pareil : tu sens une jeunesse, un foisonnement. Où que tu sois né, si tu viens à Tijuana et que tu restes plus d’un mois, t’auras l’impression de faire partie de ce mouvement, de cette évolution permanente. La scène artistique locale se nourrit de tout ce bouillonnement, toutes ces influences, toute cette musique. C’est ce qui la rend si spéciale, si différente des autres. »
Un mouvement incarné par Nortec. « Les habitants de Tijuana sont fiers de nous, des autres visages que l’on montre, de ce que l’on impulse. Aujourd’hui, Nortec fait partie d’eux, ce n’est pas que notre truc à nous. D’ailleurs, quand des petits malins se sont amusés à déposer la marque, les gens sont devenus fous : ils se sont fait imprimer des T-shirts « Nortec est à tout le monde ! » et sont entrés en résistance ! Nortec c’est une énergie collective, personne ne peut se l’approprier. »
« Pour cet album, on est partis de morceaux purement électro, puis on a demandé à des musiciens de venir en studio les jouer en acoustique. On a ensuite mixé le tout. » La scène ? « Elle apporte une dimension supplémentaire : quand tu te retrouves face au public, t’es obligé de lui donner une part de ce qu’au départ, tu n’as composé que pour toi. L’idée n’est pas de reproduire l’album, mais d’apporter une nouvelle dimension, d’improviser selon l’humeur du moment. Parfois, c’est là que naissent les meilleures idées. »