Jeune femme politique très populaire, atypique dans notre paysage institutionnel uniformisé, Rama Yade révèle à «Respect Mag» son point de vue sur les questions de diversité et sur le renouvellement des élites. Un regard lucide et constructif.
Le succès d’Obama vous a-t-il surpris?
Ce qui m’a frappé au début de la campagne d’Obama, c’est l’attitude des activistes traditionnels afroaméricains. Ils ne le soutenaient pas, lui reprochaient de ne pas être descendant d’esclaves, de ne pas suffisamment parler de l’histoire de la ségrégation et d’en sous-estimer les conséquences en terme de discriminations. Obama ne manifestait pas non plus d’amertume particulière vis-à-vis de l’Amérique blanche. Cela aussi a surpris, car le préjugé laisse à penser que l’Afro-Américain est un type en colère, amer. Puis il y a eu l’exceptionnel discours de Philadelphie (1). Un texte qui a permis de réconcilier tout le monde. Sans ignorer la douleur des Noirs par rapport à cette histoire, Obama s’est dit convaincu que les facteurs d’unité en Amérique étaient plus importants que les facteurs de division. Ce positionnement-là, il a pu l’avoir parce qu’il est métis, parce que son histoire, sa famille, est multiculturelle. Il a pu, de ce fait, aller au-delà des souffrances, sans toutefois les nier. Pour la France et ses minorités, la question est de savoir si nous avons assez de force, de confiance en nous, pour surmonter les rancoeurs nées de l’Histoire et nous rassembler autour de valeurs communes. Celles d’une communauté nationale unie, dont tous les enfants, issus de l’immigration ou non, regardent vers la même direction. C’est ça l’enjeu.
Un enjeu dont nous sommes tous acteurs…
Absolument. Aujourd’hui, par exemple, lorsque, dans les médias, la question de la colonisation est abordée, c’est sous l’angle de la division: les témoins interrogés sont toujours des extrémistes. D’un côté, certains parlent de «souchiens » (2) lorsque d’autres vantent les aspects positifs de la colonisation. Du coup, en France, la mémoire reste une question qui divise. À l’inverse, je pense qu’il faut valoriser ceux qui sont dans la pensée réconciliatrice, ceux qui savent surmonter les rancoeurs pour proposer une mémoire sereine dans laquelle un maximum de membres de la communauté nationale puisse se retrouver. Les minorités doivent trouver des porte-voix à la fois structurés et apaisés, à l’image d’Obama. Le reste de la communauté nationale doit aussi faire un pas vers les minorités, leur tendre la main. Là se pose la question de l’acceptation par la société française de son identité plurielle. C’est une chose fondamentale.
Une acceptation dont vous seriez l’un des symboles?
Moi-même, j’ai beau être ministre, porte-parole de la France à l’étranger, je continue à être présentée en France comme celle qui est «issue de l’immigration». Le soupçon d’illégitimité est toujours présent chez les élites. J’ai pourtant la conviction que les Français sont bien plus ouverts. Pensez que j’ai été félicitée lors de l’élection d’Obama! Que signifiaient ces félicitations? Qu’en tant que Noire, c’était aussi ma victoire? Mais je ne suis pas américaine, je suis française! Les Français, eux, l’ont compris depuis longtemps: dans les années 30, c’est un Martiniquais, Raphaël Élizé, qui était maire de Sablé-sur-Sarthe dans l’ouest. Rappelons nous aussi que dans les années 50, les intellectuels afro-américains venaient se réfugier en France car, à Paris, on vivait mieux sa négritude que dans l’Amérique ségrégationiste. En 1962, un Guyanais, Gaston Monnerville, était président du Sénat. Aujourd’hui, c’est inimaginable! Les Français ne sont donc pas racistes, en général. Par contre, les élites les ont fait négresser. C’est pourquoi l’élection d’Obama a créé un tel choc en France: c’est nous, au regard de notre passé, qui aurions dû élire le premier président noir du monde occidental. L’élection d’Obama est une sorte de «provocation historique» qui nous ringardise un peu. Et cela m’attriste. Il n’y a pas de consensus politique sur cette question de la diversité. Cela fait vingt ans qu’on passe notre temps à se poser des questions du genre: faut-il des statistiques ethniques? Et la discrimination positive, c’est bien ou pas? Dès que quelqu’un émet une idée un tant soit peu novatrice dans ce domaine, il passe pour un communautariste. Regardez comment Nicolas Sarkozy a été vilipendé dès qu’il a parlé de discrimination positive, par la gauche, par les conservateurs de son propre parti et même par une bonne partie desminorités qui craignaient d’être accusées de communautarisme. À moins qu’elles ne cherchent à laver plus blanc que blanc! Je ne sais pas trop. Bref, Nicolas Sarkozy a fini par se retrouver tout seul, avec sa discrimination positive! Moi-même, quand j’ai dit qu’il fallait bien tenter de nouvelles méthodes, je me suis fait engueuler. Fadela Amara m’a dit que les Français n’étaient pas prêts! Si Mitterrand avait attendu que les Français soient prêts, il n’aurait jamais aboli la peine de mort.
Les sondages sur la mesure de la diversité (les statistiques ethniques) sont contradictoires. ils ne montrent pas de rejet massif.
Je ne suis pas sûre que les Français soient contre: ce qu’ils ne veulent pas, et moi non plus, c’est que la société soit divisée en communautés ethniques. Ce qu’ils veulent, c’est que la République soit égalitaire, que l’on passe du slogan au concret. Ce qui est indispensable, si on veut que les gens continuent à croire en cette République. Et les gens, ce sont les minorités, les femmes, les jeunes, les catégories populaires. Du coup, face à la démission des élites et à la peur des minorités d’être accusées de communautarisme, je suis sans cesse sollicitée pour parler de tout ça, alors que je ne suis pas en charge des questions de diversité. Au final, j’accepte de le faire car rares sont ceux qui puissent assumer ce rôle. Et puis, je sais ce que je dois aux luttes, aux marches, aux batailles engagées par les militants de la diversité dans les années précédentes. Et comme ce combat n’est pas terminé, il faut bien le poursuivre, reprendre le flambeau. Dans des conditions pas toujours simples. Dernièrement, quelqu’un,qui était choqué que je ne sois pas candidate aux élections européennes, m’a dit: «Quand on est issu d’une minorité africaine, on a plus de devoirs que les autres». Ah, bon? Et qu’est- ce que l’Afrique a à voir làdedans? Et que vont penser les jeunes gens de ces minorités qui, avec des diplômes de troisième cycle, ne sont parfois que vigiles ou caissières? Cela revient à leur asséner qu'ils devraient, eux, être surdiplômés pour occuper des emplois même modestes.
Peu d’avancée dans le monde politique lorsque le monde économique a amorcé une mutation…
De fait, nous sommes encore suspects, illégitimes, pour une certaine élite. On a dit la même chose pour les femmes : elles devaient en faire plus. Au fond, à travers ce type de réactions, on voit combien certaines élites ont peur. Peur d’être concurrencées par d’autres, dans un milieu qui est sacrément compétitif. Elles aimeraient tellement rester entre elles, sans être dérangées par ces femmes, ces ouvriers, ces minorités qui prendraient, pensent-ils, les places qu’ils occupent depuis trente ans ! Et c’est comme ça qu’on se retrouve avec une classe politique uniforme, qui ne ressemble plus aux gens. C’est un énorme gâchis. Les Français attendaient autre chose.
1. Prononcé par Obama après les violents propos du révérend Wright.
2. Expression employée par le mouvement les Indigènes de la République.