1989, révolution à Bucarest, Ceauscescu est exécuté. Le monde découvre la Roumanie, minée par quinze ans de dictature. 2007, le pays entre dans l’Union européenne. Loin des clichés des enfants mendiants et sniffeurs de colle, comment va la jeunesse roumaine ?
Dix-sept ans après la chute du régime communiste, les ravages psychologiques restent énormes, mais l’heure des grandes mutations a sonné. La securitate et l’uniformité ont laissé place au capitalisme libéral et à la libre expression. Plus pragmatiques et matérialistes que leurs aînés, les jeunes Roumains ne savent pourtant toujours pas à quels saints se vouer. « Il existe deux jeunesses, estime Marius, DJ à Vama Veche, une station balnéaire de la mer Noire : ceux qui ont sauté à pieds joints dans le tout libéral, qui consomment et s’endettent, et ceux qui, sans véritables repères, ne se reconnaissent pas dans ce système… et restent sur la touche. »
Une génération schizophrène, coincée entre tentation capitaliste et vieux démons communistes ? Ioan, étudiant en économie, a choisi son camp : « Malgré des écarts croissants entre riches et pauvres, la Roumanie offre aux jeunes pas mal d’opportunités. Avec un faible apport financier, tu peux monter toute sorte de petit business et grossir vite. » Tara, artiste, se montre plus circonspect : « On est quotidiennement confronté à la corruption, ainsi qu’aux mentalités rétrogrades qui regrettent le temps où l’État fixait les salaires et contrôlait les parcours de vie. Sans compter l’incapacité des Roumains à assumer leurs responsabilités face aux Manouches, souvent traités de voleurs et d’irresponsables alors qu’ils font partie de l’histoire du pays. Plutôt que de se glorifier de son statut de capitale européenne de la culture, la municipalité de Sibiu devrait s’occuper de reloger ceux qu’elle a jetés du centre-ville. »
Une jeunesse sans racines ni utopies. École de commerce, fac de droit… Dans un pays où le salaire moyen ne dépasse pas 200 euros par mois – et qui doit permettre de soutenir parents et grands-parents, à la retraite souvent misérable – les jeunes Roumains choisissent leurs études en fonction de ce qu’elles pourront leur rapporter, « un bon boulot étant avant tout un boulot bien payé ». La preuve par Astrid, 23 ans, qui vient de terminer sa formation de notaire. Ou par Ana, traductrice dans une société de textile. « À Bucarest et Timisoara, la multiplication des firmes étrangères représente une superbe opportunité pour les diplômés qualifiés et motivés, confirme la jeune femme. Même si les délocalisations d’entreprises occidentales en Europe de l’Est risquent de ne pas se poursuivre indéfiniment… »
Nicolae, lui, déplore plutôt un manque de dynamisme culturel. À 22 ans, il a laissé tomber son maigre salaire de cuisinier pour s’investir dans le tatouage artistique et le piercing. « La jeunesse roumaine est passive et égoïste ! bougonne-t-il. Dans sa grande majorité, elle écoute une musique débile (le Manele) qui ne parle que d’amour et de fric, regarde bêtement la télé, se désintéresse de la société et du rôle qu’elle pourrait y jouer… Tant que ces foutus ex-communistes seront au pouvoir, les jeunes n’oseront pas s’exprimer, la Roumanie restera conservatrice, intolérante envers les minorités, coincée sur les questions de sexualité. Quand l’ancienne génération aura quitté les commandes, espérons que nous repartirons sur de meilleures bases, que nous saurons nous montrer plus ouverts et impliqués ! »
En attendant, beaucoup scrutent l’Europe avec espoir et envie. « Vu les retards accumulés en termes d’urbanisation, d’infrastructures routières et ferroviaires, nous avons besoin d’un projet solide et concret », estime Daniela, journaliste. Pour le taf et le cash, certains sont prêts à s’expatrier illico vers l’Italie, l’Irlande ou l’Espagne. D’autres, attachés à leur terre, espèrent que l’entrée dans l’Union européenne permettra d’avancer vers un développement mieux maîtrisé, tant sur le plan économique (éviter la concurrence anarchique), écologique (limiter la pollution et la disparition d’espèces) que social (améliorer les droits et les salaires). Et si Gaby, 20 ans, craint une probable flambée des prix (« au détriment des personnes âgées, dont le pouvoir d’achat est déjà très bas »), Marius, le DJ de la mer Noire, préfère ne pas s’en faire : « L’Europe va apporter plus de démocratie et de règles. Mais j’espère que Vama Veche, ses paillotes et son camping sur la plage ne disparaîtront pas. »
Depuis 2000, la Roumanie enregistre une croissance économique de 6 à 8% par an. Le chômage est de 6%.
En 2006, 5300 permis de travail ont été délivrés à des étrangers. Parmi eux, beaucoup de Turcs (27%) et de Chinois (15%).
Le salaire moyen devrait croître de 37% d’ici 2008. Il est pour l’instant neuf fois plus bas qu’en France. Le produit intérieur brut (PIB) par habitant est sept fois inférieur au nôtre. L’agriculture représente 15% des emplois (4% en France).
Le nombre de jeunes pratiquant un religion (principalement orthodoxe) est passé de 17% à 34% en dix ans. La confiance dans l’Église a augmenté de 59% à 71%.
Sources : Les jeunes Européens et leurs valeurs, Olivier Galland et Bernard Roudet, Éd. La Découverte. www.roumanie.com