Panser les plaies du passé en améliorant les échanges au présent, via le commerce équitable : un projet ambitieux, voire un peu fou, entre France, Antilles et Sénégal.
« La mémoire est un support pour que les populations mettent au jour des situations de domination passées ; sinon ces dominations perdurent. » C’est à partir de telles réflexions (1) que naît le projet, à l’occasion du premier salon international pour le commerce équitable de l’Ile-Saint-Denis, en octobre 2005.
Au même moment, la tempête de la mémoire fait rage en France : esclavage, colonisation, blessures liées aux discriminations et à la difficulté du pays à accoucher d’une société multiculturelle... Dans ce contexte, trois villes, trois îles, trois maires écologistes : Sainte-Anne (Martinique), Gorée (Sénégal) et l’Ile-Saint-Denis (France), réunies autour d’une seule volonté : repartir sur les traces du commerce triangulaire, Europe, Afrique, Amériques. Mais sur des bases autrement plus saines : le commerce équitable.
« Nous ne voulons pas d’une mémoire accusatoire », clame Augustin Senghor, le maire de Gorée. Nous voulons ouvrir la porte du retour(allusion à la Porte de sans retour par laquelle furent déportés des milliers d’esclaves africains). Il faut surtout que les nouvelles formes d’intolérance ne puissent entraîner les mêmes conséquences. » Une vision partagée par Michel Bourgain, maire de L’Ile-Saint-Denis : « Pour dépasser le ressentiment d’une mémoire meurtrie, le sentiment d’impuissance, les discriminations contemporaines, il faut construire des actions concrètes. » Agir aujourd’hui sur les nouvelles menaces.
Vu de Gorée, petite île atlantique, la première urgence semble environnementale : « Notre île est exposée à l’élévation du niveau de la mer. Nous voulons en faire un site exemplaire au Sénégal en matière de développement durable », confie M. Senghor. Des dégâts comparables fragilisent la Seine-Saint-Denis (stigmates de l’industrialisation) ou Sainte-Anne (menaces du tourisme de masse). D’où l’idée d’un commerce plus juste entre les trois continents. « A l’occasion d’un séjour en Martinique, on a repéré des produits d’artisanat à échanger. On a des moyens humains, mais encore besoin de ressources financières pour monter une filière commerciale. » C’est pourquoi les choses se feront en douceur, si les habitants parviennent à s’emparer du projet.
Cela ne semble pas impossible. « Il faut construire des rapports économiques non basés sur la domination, la puissance économique et militaire, affirme un habitant de l’Ile-Saint-Denis. On impose des modèles économiques à des gens qui n’ont pas les moyens de les refuser. Notre culture, notre manière de faire du business, tout ça doit changer. » D’autres citent la persistance de la domination de certaines entreprises en Afrique (Bouygues, Bolloré ou Elf) comme la continuation de cette histoire… Partout émerge la nécessité d’une protection à la fois « physique » (environnementale) de ces territoires, mais aussi de ceux qui les habitent, et notamment de leur patrimoine culturel. Dixit Jean-Luc Ega, adjoint au maire de Sainte-Anne, à l’occasion d’une visite en métropole pour la première commémoration du 10 mai en France : « Je crois que les Antilles ont un rôle à jouer, car nous sommes à l’interface entre le passé colonial et le futur multiculturel. Il y a une forme de créolisation, de métissage généralisé. » Le projet initiera donc d’abord des échanges culturels, afin que les habitants des trois îles se connaissent mieux, avant de passer au « commerce équitable » à proprement parler.
D’ABORD LA CULTURE !Les associations Les Arts en désordre (France) et Djambolo (Sénégal) oeuvrent, à partir du théâtre, pour la participation collective et la mémoire. « Il y a un terreau favorable entre ces trois îles : beaucoup d’associations et peu d’habitants, donc la possibilité de mener des projets de proximité, explique Aby M’Baye, membre des deux structures. Mais pour mettre en place ces projets, on a besoin de médiateurs, allant d’une île à l’autre. Je travaille à ça depuis deux ans : on est en résidence à Gorée et à l’Ile-Saint-Denis ; on y a joué et fait des formations, un certain nombre de femmes sont venues nous voir pour participer. » Aby a la double nationalité, et parle wolof. Comme lui, beaucoup de Français issus de l’immigration sont des médiateurs naturels pour des échanges dorénavant plus justes.
(1) In Etude sur la mémoire contemporaine de l’esclavage, menée auprès des habitants de l’Ile-Saint-Denis (France). [www.ressourcesurbaines.info->www.ressourcesurbaines.info
Contacter l’Association pour un commerce triangulaire équitable (ACTE) : abymbaye@yahoo.fr [1] oumairie@lile-saint-denis.fr [2]
Liens:
[1] mailto:abymbaye@yahoo.fr
[2] mailto:mairie@lile-saint-denis.fr