Après quatre années d’enquête, le journaliste Ben Salama apporte un éclairage sur l’instrumentalisation politique de l’islam dans un livre intitulé "Au nom de l’islam". Rencontre.
Pourquoi cette enquête?
J’entendais un certain nombre de bêtises sur l’islam : une confusion totale entre terrorisme et islamisme, entre islamisme et islam. Il me semblait donc utile d’expliquer la montée de l’idéologie islamiste et, pour cela, de comprendre la situation du monde arabo-musulman avec des repères politiques et historiques. Si on ne sait pas, par exemple, que les femmes étaient dévoilées de force durant une certaine période dans ces pays, on ne peut pas comprendre le retour en force de ce voile, devenu aussi revendication politique. C’est parce que le dévoilement des femmes a été un critère de modernisation et d’occidentalisation de ces sociétés que les islamistes en font aujourd’hui un élément de revendication identitaire, politique, culturelle et religieuse. Suite à l’échec d’un certain nombre de politiques dans les pays arabo-musulmans, telles que le panarabisme ou le socialisme arabe, et en l’absence de toute démocratie, il n’y a plus d’idéologie ou de médiateurs politiques permettant aux populations de porter un projet d’espérance ou de contestation de la surpuissance occidentale. Il ne reste hélas aujourd’hui que l’islamisme.
Des difficultés à mener cette enquête ?
Oh oui ! D’abord la télévision française, même publique, n’a pas l’habitude de faire ce genre de documentaire : un film de réflexion sur un siècle, c’est inédit en France et compliqué. Et puis, dès qu’il s’agit des pays arabo-musulmans ou de l’islam, le sujet devient polémique. Je n’ai pas voulu m’arrêter aux images de violence qui font très souvent l’actualité dans cette région. Je voulais aller au-delà de cette écume de l’actualité pour comprendre les raisons de la lame de fond qu’est l’islamisme, depuis trois décennies.
Vous souhaitez donner des clés de compréhension. Selon vous, l’Occident est-il apte à comprendre et à s’adresser au monde arabo-musulman ?
D’abord, le monde arabo-musulman n’est pas un, mais multiple. Et le film ne s’adresse pas qu’aux Occidentaux, mais à tous les publics, y compris ceux qui viennent d’une autre origine, musulmans ou non musulmans. Il s’agit pour les citoyens qui vivent en France (et en Europe, le film ayant été vendu à la Belgique, à la Suisse et à la Finlande), d’essayer de comprendre ce phénomène. Beaucoup de jeunes musulmans français ne connaissent pas leur histoire, en dehors d’un certain nombre de légendes.
Concernant l’avenir des pays musulmans, vous posez la question « djihad ou démocratie ? ». Votre sentiment ?
Malheureusement, en dehors de la Turquie, l’Indonésie et la Malaisie, la démocratie n’existe pas dans les pays musulmans. Mais il y a des femmes et des hommes démocrates et modernes qui veulent que les choses bougent ; certains d’entre eux prennent d’ailleurs des risques et s’expriment dans mon film. D’où cette interrogation : est-ce que les choses vont changer par la violence ou par la démocratie ? Parce que, de toute façon, ça ne peut pas durer : les dictatures, on l’a vu dans les années 1970 en Europe, tombent un jour ou l’autre. Vont-elles tomber sous la poussée des islamistes ou celle des démocrates ? Difficile de faire des pronostics. La seule force organisée malheureusement aujourd’hui, ce sont les islamistes. J’ai un peu peur que, dans certains pays, l’arrivée des islamistes au pouvoir ne soit inéluctable. J’ai constaté, lors de mes voyages au Moyen-Orient, que l’opposition la plus forte à l’islam politique ne se trouve pas en Egypte ou en Arabie Saoudite, mais en Iran. Les Iraniens qui ont vécu une génération entière d’islamisme, on l’a vu lors des manifestations après l’élection présidentielle de juin dernier, cherchent à tourner la page pour accéder à une vraie démocratie.
Vous vous penchez sur l’islam politique, non sur l’islam en tant que religion.
J’ai essayé, en tant que journaliste, de comprendre l’instrumentalisation de l’islam depuis plusieurs décennies, autant par les islamistes que par les gouvernants. Un exemple : dans les années 1960, le Colonel Nasser a demandé à Al Azhar, prestigieuse institution de l’islam sunnite, de justifier sa politique de nationalisations. Celle-ci les a déclarées «conformes à l’islam». Au même moment, en Arabie Saoudite, la famille Saoud fait dire par ses oulémas que «l’économie libérale est conforme à l’islam, pas les nationalisations». Les exemples ne manquent pas.
Comment libérer l’islam de cette emprise politique ?
En montrant que l’islamisme est d’abord une idéologie politique, pas une religion. Ensuite, les musulmans qui refusent l’instrumentalisation de leur religion doivent pouvoir s’exprimer, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Ceux qui prônent une interprétation libérale de l’islam sont souvent bâillonnés dans leurs pays. Les opinions européennes doivent faire pression sur leurs gouvernements pour qu’ils soutiennent les démocrates et les libéraux musulmans. Donnons-leur la parole, mobilisons-nous pour eux comme nous l’avons fait dans le passé pour soutenir ceux qui luttaient contre les dictatures communistes !
Le documentaire a été diffusé le 11 septembre dernier. N’est-ce pas un peu provocateur de choisir cette date ?
Non, au contraire, c’est une bonne chose, car cela suscite l’intérêt d’un plus large public. L’islamisme ne s’arrête pas au 11 septembre. Il faut aller plus loin. Si un spectateur se dit : « je vais essayer de comprendre le 11 septembre », et qu’en plus il apprend autre chose, le pari est réussi.
Vous ne redoutez pas les critiques ?
Je sais qu’elles vont venir de toutes parts, des musulmans et des non-musulmans. Mais à ma connaissance, je ne risque pas ma vie, comme certains des intervenants dans le film ! Je ne pense pas détenir la vérité absolue, je donne quelques éléments et quelques repères pour comprendre les soubresauts de notre monde. Et si le film suscite un débat, tant mieux !
Au nom de l'islam. Enquête sur une religion instrumentalisée, Ben Salama, Editions de l'Atelier