Au cœur du quartier d’Achrafieh, au deux pas des Starbucks et autres enseignes du très couru centre commercial ABC, le monastère lazariste de Beyrouth est un havre de paix. Là vit le père Ramzi Jreige, fondateur d’une « école de la foi » qui change du catéchèse à la papa.
« Il y a une dizaine d’années, en rentrant au Liban après quelque temps passé en Italie, je me suis rendu compte que le niveau de connaissance, et surtout d’expérience de Dieu, y était très faible, et bourrées d’idées fausses, explique le Père Razmi. Quand on est enfant, la religion nous dit des choses à notre taille, du genre "ne fais pas de bêtise, sinon le petit Jésus sera fâché". A l’âge adulte, ces propos ne sont pas à prendre au pied de la lettre ! De telles approches mènent à la superstition. Beaucoup de Chrétiens libanais ont peur de Dieu ; comme s’il était une entrave, une limitation à leurs rêves. J’ai décidé de lancer des cycles de formation, ouverts à tous (1), pour revenir à une compréhension plus juste de la foi. »
Première étape : battre en brèche les idées toutes faites. « Je mets les pieds dans le plat en disant tout haut ce qu’ils pensent tout bas : à quoi ça sert d’être chrétien ? Qui est Dieu ? Où le rencontrer ? Est-il vraiment bon, vu la souffrance du monde ? La plupart pense que Dieu se manifeste dans les règles et les miracles. J’estime au contraire que le miracle est le plus grand empêchement de la foi ! La relation à Dieu ne doit pas être dans l’extraordinaire, mais dans le banal, le quotidien. J’ai d’ailleurs passé un pacte avec la Vierge (dont la statue orne la cour du monastère) : s’il te plaît, lui ai-je dit, pas de miracle ! »
De quoi en déstabiliser plus d’un. « Les gens croient que parce qu’ils prient ou vont à l’église, ils agissent bien. Erreur ! Tu ne pratiques pas pour Dieu – il n’a besoin de rien – mais pour toi. Mon approche n’est pas fondée sur la doctrine ni les sacrements, mais sur l’incitation à la compréhension profonde de l’idée de Dieu : un chemin vers l’amour, de soi et des autres. La religion (bien comprise) est là pour donner à l’homme les moyens d’accéder au bonheur. Ce bonheur, c’est d’aimer et d’être aimé. Jésus symbolise la victoire sur la peur de la mort et la capacité d’aimer, sans conditions. »
Et après ? « Chacun continue son cheminement individuel. Je les aide à revenir sur les événements qui les ont blessés spirituellement, comme la mort d’un proche ou l’échec à un examen, et qui les ont fait douter. Petit à petit, ils reprennent confiance en cet amour. Mieux, ils l’expérimentent : d’abord par la solidarité dont fait preuve le groupe, puis en se lançant dans des projets qui les épanouissent, voire en abordant tous les instants de la vie, même les plus difficiles, avec joie et sérénité. Pour moi, c’est le plus beau des miracles ! »
Se réconcilier avec soi… Et les autres. « Nous vivons dans une société multiconfessionnelle, où l’attitude la plus facile est le sectarisme et la haine. La vie politique libanaise actuelle est pitoyable : les divisions sont grandissantes, y compris au sein de la communauté chrétienne. Quand je me retrouve avec des jeunes de camps opposés, j’essaie de faire évoluer leur raisonnement. Je leur dis : le Christ ne nous a pas voulus uniformes, il n’a pas dit de ne former qu’un parti, mais de nous aimer même si nous sommes différents. Je crois profondément que le dialogue est la seule issue. L’idée de Dieu, ou quelle que soit la manière dont tu l’appréhendes (valeurs communes, fraternité...), te permet de comprendre qu’on est tous frères, de remettre de l’amour dans ton rapport à l’autre. Même s’il n’existe pas, Dieu est une des clés du bonheur de nos vies… Mais crois-moi, il existe ! »
(1) Chrétiens, pratiquants ou non, athées « et même quelques musulmans ». Tous âges, toutes conditions sociales. « Je n’aime pas les groupes homogènes. Mon message parle à chacun, quel qu’il soit. Et les échanges sont bien plus enrichissants quand les expérience sont diverses ! » Le père Ramzi anime 6 groupes de 70 personnes par semaine. Les formations durent trois à quatre ans.