Aurélia Blanc
Réjane Ereau
Un coup de poing, un uppercut cinématographique. Le Prophète de Jacques Audiard nous emmène de l'autre côté des barreaux, dans l'ombre des prisons. Une plongée de 2h30 dans l'univers carcéral. Saisissant.
Malik El Djebena, dix-neuf ans au compteur, débarque à la prison centrale. Six ans ferme. La raison? On ne la connaîtra pas, tout comme on ne saura pas grand-chose de sa "vie d'avant". Son histoire commence ici, derrière les barreaux. La solitude pour unique bagage. "De la famille à l'extérieur, des connaissances dans la prison?", lui demande-t-on à son arrivée. Non, Malik est seul. Un isolement déterminant : rapidement, il tombe sous la coupe des Corses, qui règnent en maîtres sur la prison avec la complicité de l'administration pénitentiaire.
Malik devient larbin, exécute des "petits boulots"... Il n'en reste pas moins "l'Arabe" aux yeux de ses protecteurs. Et récolte le mépris de l'autre clan, celui des musulmans, qui le considère comme "un Corse". Mais le jeune détenu apprend vite et, au fil des "missions", il commence à tisser son propre réseau...
La détention de ce personnage juvénile et attachant, campé par l'époustouflant Tahar Rahim, nous emmène au coeur des geôles de la République. Forcément violent. Tout y est : corruption, agressions, insalubrité. Pourtant, même s'il n'en sort pas, Un prophète n'est pas qu'un film sur la prison. C'est aussi - et surtout? - un récit d'apprentissage(s). Celui de Malik, illettré, qui apprend à lire, à écrire, et entrouvre peu à peu les portes de la connaissance. Qui se met au Corse secrètement, seul, pour comprendre le groupe qu'il côtoie mais dont il est exclu. Qui suit assidûment les cours de l'école du crime, pour pouvoir tirer à son tour son épingle du jeu. La trajectoire d'un jeune homme qui s'adapte à un système hostile, pour ne pas finir broyé. A couper le souffle.
NOUVELLE GENERATION
Si Scarface est devenu une icône dans les quartiers populaires, alors ce Prophète-là a tout pour devenir un dieu. Par sa complexité, sa modernité, le personnage créé par Abdel Raouf Dafri, puis retravaillé par Jacques Audiard et son coscénariste Thomas Bidegain, ringardiseTony Montana en deux plans, trois mouvements. Oublié le caïd disco énervé, dopé aux paillettes et à la testostérone !
"Tony Montana n'a jamais été une référence de base pour façonner le personnage. Plutôt Michael Corleone. Deux rôles interprétés par l'immense Al Pacino", précise Abdel Raouf Dafri, auteur avec son complice Nicolas Peufaillit du scénario qui a servi de point de départ au film.
Sous la caméra d'un Jacques Audiard qui se hisse au rang des grands maîtres américains du genre, Un prophète dresse le parcours d’un mec, d’ici et de maintenant. Sans jamais juger ni tomber dans la caricature, il montre un monde, les règles qui le façonne, les choix qu’on y fait, les chemins qu’on s’y crée. Des choses qui vous enfoncent, d’autres qui vous hissent… Un film sur le fil du rasoir, servi par une cinématographie inventive et maîtrisée, pas là pour «faire style» mais porter un propos, un ressenti, une idée. Une œuvre, quoi ! Superbement interprétée par de grands noms du cinéma français : Tahar Rahim, Adel Bencherif, Hichem Yacoubi, Reda Kateb… sans oublier « monsieur » Niels Arestrup. On cautionne !