Qu’est qui différencie un groupe, d’une bande ou d’un gang ?
Dans la langue française, les termes sont nombreux pour essayer de décrire des rassemblements de jeunes qui s’affrontent de façon plus ou moins violente sur la voie publique, dans les centres commerciaux ou dans les gares. La définition et l’appréhension de ces phénomènes restent délicates, car ils recouvrent des réalités différentes. Dans notre société, ils suscitent inquiétudes et fantasmes, et - face à la multiplication de faits divers très médiatisés - désarroi des pouvoirs publics.
Comme le droit français est particulièrement lacunaire, la question des « bandes » est devenue un sujet de choix pour les sociologues, mais aussi pour les policiers ! Je pense que c’est en étant précis et rigoureux sur les termes utilisés, qu’on contribuera à mieux déconstruire certaines représentations attachées aux jeunes, mais aussi à bien différencier les jeunes qui se regroupent pour le meilleur, de ceux qui se regroupent pour le pire ! Ce n’est pas seulement une question de sémantique, mais d’abord une exigence de justice ! Le code pénal français, se contente de définir et de réprimer « l’association de malfaiteurs » ainsi que la « bande organisée ». L’ « association de malfaiteurs » constitue une infraction à part entière. Le code pénal –article 450-1 –la définit comme « un groupement formé ou d’une entente établie en vue de la préparation caractérisée par un ou plusieurs faits matériels, d’un ou plusieurs crimes ou d’un ou plusieurs délits punis d’au moins cinq ans d’emprisonnement. » La « bande organisée » définit par l’article 132-71, est une circonstance aggravante, qui s’applique à des délits comme les trafics de stupéfiants, la séquestration, le proxénétisme, le vol, la destruction par explosifs, etc. Elle suppose la préméditation et une organisation de la préparation de l’infraction. Par contre, notre code pénal ne définit pas les « groupes », les « gangs » et encore moins les « bandes ».
Il n’en reste pas moins que, pour les policiers, confrontés à la lutte contre l’insécurité, ces phénomènes recouvrent des réalités très concrètes. Dans le regard du policier, le groupe en tant que tel ne représente pas un facteur de trouble à l’ordre public. Il est simplement une réunion de plusieurs personnes qui présentent les mêmes caractéristiques, qui se réunissent par affinités et dans un même endroit. Il peut s’agir d’un groupe d’amis qui se réunissent le week end pour un pique-nique, ou de personnes regroupées dans le cadre d’un club municipal de sport ou d’une association de type 1901. Les activités de ces groupes ne constituent pas en tant que telles, un trouble à l’ordre public et sont considérées par la loi, comme l’expression d’une liberté publique. La « bande » telle qu’on l’exprime dans le langage courant, peut être définie comme un regroupement d’individus, souvent des adolescents qui peuvent être amenés à commettre des infractions plus ou moins graves. Leurs actes de violences peuvent être une pulsion du moment, c'est-à-dire des actes purement gratuits ou ludiques, mais aussi très souvent inspirés par un but lucratif (trafic de drogue ou d’objets volés). Pour cela, les bandes de délinquants s’attachent à acquérir un territoire et à le défendre contre d’éventuelles intrusions extérieures. Ce phénomène est une des composantes essentielles de la violence des mineurs. Si les « bandes » renvoient toujours aux phénomènes de délinquance et d’insécurité, elles ne représentent pas pour autant une réalité homogène. En effet, elles sont très différentes les unes des autres, et ne pas être structurées de la même façon. Si certaines bandes peuvent se former de façon spontanée et être de petite taille, d’autres au contraire sont structurées autour de plusieurs dizaines de membres, avec des « meneurs » et des « suiveurs ». Les jeunes qui composent les bandes ont très souvent le même parcours et les mêmes caractéristiques. Ils sont dans une situation d’échec scolaire et les rapports avec leur famille sont faibles, voire inexistants. Beaucoup ont grandi dans une famille d’accueil ou connu les services de la Protection judiciaire de la justice (PJJ). La bande agit ainsi comme une seconde famille. Elle comble une carence affective et donne des repères à des jeunes qui n’en ont pas.
Dans le domaine de la lutte contre la petite et moyenne délinquance, il serait plus juste de parler de « bandes de délinquants », plutôt que de « bandes », expression trop imprécise et quelquefois utilisée de façon caricaturale. Avec les gangs, nous sommes dans une autre réalité. Un gang est un groupe d’individus qui partagent une identité commune. Une de ses caractéristiques principales est sa promptitude à employer la violence contre les autres gangs, mais aussi à s’engager dans des activités criminelles de haut niveau à finalité hautement lucrative. Les membres des gangs cherchent toujours à s’enrichir très rapidement en exploitant un « marché » très rentable : trafic de drogues, d’armes, prostitution... Contrairement à la plupart des « bandes » françaises, les gangs sont toujours très structurés et leur organisation repose sur une stricte hiérarchie autour d’un chef qui a gagné son autorité par des faits d’armes sanglants. Afin d’assurer une vraie cohésion, les gangs fournissent à leurs membres des rites initiatiques et des codes vestimentaires qui les distinguent. Autre originalité: pour s’attirer le soutien de la population du quartier dans lequel il s’est installé (nécessaire face à la police), les gangs sont souvent « généreux » et n’hésitent pas à venir en aide à certains laissés pour compte... Connu en France à travers les films (Scarface) ou des faits divers rares mais abjects (« gang des barbares » à Bagneux), les gangs sont une réalité des grandes villes américaines.
Comment et quand est arrivée l’expression de « bande ethnique » ? Est-ce pour vous une réalité et, si oui, laquelle ?

L’existence des « bandes » n’est pas un phénomène nouveau : au début du XXe siècle, les chroniqueurs évoquaient déjà les « bandes d’apaches » qui semaient la terreur dans les rues de Paris. Au début des années 60, les fameux « blousons noirs » inquiétaient les populations des centres-villes. A la fin des années 70, de violentes émeutes urbaines ont secoué la région lyonnaise (Vaulx-en-Velin, la cité des Minguettes à Vénissieux, Villeurbanne). Au début des années 90, celles-ci ont gagné la région parisienne (Sartrouville, Mantes-la-Jolie). Les bandes qui s’en prenaient aux forces de l’ordre étaient largement pluriethniques, à l’image des ghettos de l’époque. Des « blacks », des « blancs » et des « «beurs » unis dans et pour la violence !
Une décennie plus tard, les policiers confrontés aux violences urbaines ont constaté que de nombreuses bandes étaient exclusivement composées de jeunes noirs, développant une culture proche des gangs américains. La présence massive et très visible d’émeutiers noirs durant les violences urbaines de l’automne 2005, puis les affrontements à la gare du Nord, en mars 2007, ont relancé le débat sur l « ethnicité » des bandes. Aujourd’hui,on observe des bandes arborant fièrement des patronymes significatifs, comme des codes vestimentaires, jusque-là inconnus en France. Si la situation dans notre pays ne correspond à celle des Etats-Unis, les policiers constatent néanmoins un repli identitaire inquiétant, en particulier dans la communauté noire. Les délinquants qui en sont issus n’échappent pas à cette dérive, même s’ils se regroupent d’abord parce qu’ils partagent les mêmes halls d’immeubles, reproduisant ainsi le même phénomène de « concentration ethnique » qu’on observe dans de nombreuses tours HLM de banlieue. Il y a de quoi être inquiet : si la France n’a pas encore atteint le niveau d’ethnicité des gangs américains, on s’en rapproche malheureusement tous les jours.
Le terme de "bande ethnique" est-il couramment employé dans votre profession ? Serait-elle aussi employée pour nommer une bande de "Blancs" ou de "juifs" ?
Elle n'est pas employée - toujours ce "politiquement correct" ! Ce sujet est tabou en France, comme est taboue la question de la sureprésentation des Français issus des minorités dans la délinquance nationale. Cette réalité éclate aux yeux des policiers et des magistrats, pourtant on a du mal à l’aborder sereinement. D’abord parce que la loi française interdit la collecte d’informations d’ordre ethnique, qui seraient portant utiles pour mesurer et mieux appréhender certains phénomènes et ajuster les politiques publiques. Autre raison : la France ne reconnait pas officiellement les minorités, alors qu’elles existent ! Il y a enfin le souci chez de nombreux responsables de ne pas stigmatiser les populations issues de l’immigration et de ne pas exacerber les tensions communautaires, qui font le lit de l’extrême-droite. Certains ont du mal à admettre que notre société est en train de se communautariser dangereusement, y compris dans la violence anti-institutionnelle ! Pourtant la réalité est frappante et les faits sont têtus : durant les émeutes urbaines de novembre 2005, les rapports des Renseignements Généraux évoquaient pudiquement l’existence de « groupes ethniquement homogènes » - ce qui, en clair, signifie des bandes de blacks et, de manière plus minoritaires, de beurs. Si vous vous promenez aujourd’hui au centre commercial Grigny 2, dans le département de l’Essonne, vous risquerez de croiser la bande des « Blacks guérilla armée », connue pour de nombreux vols avec violence, portant des T-shirts avec l’inscription « Noir et fier ». Ce slogan identitaire est même devenu le nom d’une marque qui commercialise des sweat-shirts dans de nombreuses cités de banlieue !
Dans le 19 ème arrondissement de Paris, les tensions communautaires entre juifs et africains sont également une réalité, ainsi qu’entre maghrébins et gitans dans la région de Perpignan. Tout cela devient inquiétant, d’autant plus que la très grande majorité de ces gens sont français ! Il est urgent de remettre au goût du jour le vivre-ensemble dans notre société, car l’espoir ne passe jamais par la haine et le rejet de l’autre.
T'EN PENSES QUOI ?
Caroline, enseignante, vit depuis 15 ans dans un quartier populaire de Paris, où cohabitent d’importantes communautés juives et musulmanes.
« Les problèmes ne sont pas partout, explique-t-elle : il y a les trafics dans un coin, les rivalités ethniques dans un autre... et aucun souci dans certains endroits pourtant très multi-ethniques et multi-religieux ! Là où j’habite, vers le grand parc des Buttes-Chaumont, l’ambiance est tendue, du fait d’une sorte d’occupation du terrain, essentiellement par des groupes de jeunes juifs qui, ici, contrairement à d’autres zones du quartier, ne se mélangent pas du tout aux autres. Quand on les croise, un effet « bloc » t’exprime clairement qu’on est voisins qu’en apparence. Difficile à décrire, mais très prégnant. De même, lorsque des groupes de jeunes noirs (qui viennent surtout d’autres parties de l’arrondissement) se retrouvent vers le parc, ils dégagent un sentiment d’exclusion des autres. J’imagine que c’est la même chose avec des groupes de jeunes arabes dans d’autres coins. Et la confrontation des deux – non pas « noirs » et « juifs », mais « bande de noirs » et « bande de juifs » – est électrique. On dit (mais je n’ai pas vérifié) que des bancs leur seraient réservés dans le parc. »
MISE EN PERSPECTIVE
Dans le livre Les bandes de jeunes - Des bousons noirs à nos jours, le terme de "bandes ethniques" n'est jamais employé. Déni ou constat que le phénomène n'existe pas ?
Sous la direction de Laurent Mucchielli et Marwan Mohammed, une vingtaine de sociologues, d'ethnologues et d'historiens font le point des connaissances sur les fameuses "bandes de jeunes", en France et ailleurs. Ils s'interrogent sur leur génèse, sur leur nature exacte, sur leurs relations avec diverses formes de délinquance, sur la façon dont les institutions affrontent le "problème", ainsi que sur sa construction médiatique et politique.
Ed. La Découverte
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