Pourquoi est-il nécessaire de regarder ailleurs dans le monde pour arriver à construire une société multiculturelle en France ?
Regarder ailleurs, c’est le propre même des relations internationales. Aucune société n’a tout réussi. Il est intéressant de voir les expériences qui ont réussi et les raisons. Ce n’est que par l’étude des autres cas, des autres circonstances, qu’on peut dresser un vrai bilan. En réalité, aucune expérience n’a vraiment échoué. Il faut faire la part des choses entre ce qui est adaptable et ce qu’il l’est pas.
Sommes-nous enfermés dans l’idée d’une « exception culturelle française » ?
L’exception française n’empêche pas d’autres démarches. Ceux qui se revendiquent de l’exception française pour ne pas voir ailleurs ont tort. Ils ne s’inscrivent pas dans le modèle français qui a toujours été de regarder ailleurs. C’est la démarche d’une pensée universelle.
Est-ce que la France ne paie pas le passif de son histoire coloniale ?
La France paie à la fois sa question coloniale et sa question décoloniale, puisque les deux ont laissé des traces. Il y avait à la fois un sentiment de revanche, d’exclusion, et une décolonisation mal digérée. Le paradoxe, c’est qu’on a mieux résolu la relation avec nos anciens ennemis européens qu'avec nos anciennes colonies. Aujourd’hui il n’y a pas de problème entre Français et Allemands.
Comment alors mieux assumer l’héritage colonial ?
Je pense qu’il n’est pas assumé. Dans tous les cas, on n’arrive pas à le regarder de façon froide, rationnelle et historique. La colonisation est une histoire passionnelle, avec ses haines, ses amours, ses rejets et ses adoptions.
Les questions ethniques et raciales sont assez taboues en France...
Il y a quarante ans, c’étaient les mots, noir ou nègre. Aujourd’hui, c’est black, beur. Nous sommes devenus précautionneux par compensation. Nous devons aborder cette question en disant qu’il n’y a qu’une seule race humaine, tout en admettant qu'il existe des représentations : vous apparaissez aux autres comme noir ou comme blanc.
Que pensez-vous des «statistiques ethniques » ?
La question raciale ne doit pas masquer la question sociale. Si on compte le nombre de Mohameds qui rentrent à Polytechnique, on doit aussi compter le nombre de fils d’ouvriers. Et souvent cela se recoupe. Nous sommes au début d’un débat que nous n’avons pas encore dédramatisé ; tous les problèmes ne sont pas encore sur la table.
Etes- vous favorable ?
Cela dépend de comment sont faites ces statistiques et comment elles sont organisées.
Le rapport Sabeg propose de se baser sur le sentiment d’appartenance…
Je ne suis pas sûr que ce soit la meilleure façon ou la seule façon de faire avancer les choses. Je vais vous décevoir, mais je n’ai pas de position. J’entends les arguments des uns et des autres et je n’arrive pas à me déterminer. Si pour reconnaître qu’il y a des minorités, il faut faire des statistiques, je crains l’enfermement des gens dans des catégories. C’est pour cela que je ne suis pas totalement convaincu.
Comment aller vers une société multiculturelle ?
La bataille des idées est sur le point d’être gagnée. Que la République ne traite pas de la même façon tous ses enfants, est une réalité. Peu de gens le nient désormais. Le terrain est donc favorable. Les effets des mesures prises mettent du temps à s’imposer.
Est-ce raisonnable de suggérer encore l’attente ?
Je comprends que votre impatience. Il y a des crispations parce que les choses avancent. Dès qu’il y a progrès, il y a réaction. Je suis d’accord avec vous, la situation n’est pas acceptable, il faut la changer. Mais dire qu'elle est immuable depuis vingt ans, c’est faux. Elle a extraordinairement changé.
Et le double langage des politiques ?
C’est l’application du principe: « not in my backyard » ! Chacun dit : «je suis d’accord pour qu’il y ait de la diversité mais pas dans ma circonscription, pas dans ma mairie, chez l’autre». Les élites établies se sentent en danger. La remise en cause du système est forcément un danger pour ceux qui ont les cartes en main. La diversité est une remise en cause des élites.
Le discours d’Obama au Caire ?
En pleine Obamania, certains ont dû être pris à contre-pied par sa position sur le voile. La loi française sur le voile est une erreur. Le problème aurait pu être réglé par le dialogue. Je suis en phase avec le discours d’Obama, personne ne doit contraindre ou interdire à quiconque de porter le voile. L’islam est quand même la deuxième religion de France. Etre français ne se détermine pas selon l’inclusion ou l’exclusion d’une religion.
Favorable à l’affirmative action ?
Oui, il a permis de débloquer certaines choses. Obama est le produit de l’affirmative action. Mais ses enfants n’auront pas besoin d'en bénéficier. Les choses ne changent pas toutes seules, s’il n’y a pas d’actions volontaires. Il faut donner un coup de pouce à ceux qui sont discriminés.
Pour des quotas ?
S'ils se basent sur le social. Comme les bourses. De temps en temps, il faut faire des choses injustes pour rendre justice. Il faut introduire des quotas, à condition qu’ils soient provisoires.
























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