Un grand homme nous a quittés. De ceux qui laissent un grand vide, mais surtout un immense héritage politique et culturel. Aimé Césaire n’était pas seulement le chantre de la négritude. Poète, écrivain, longtemps maire de Fort-de-France, il a porté haut les couleurs de son pays, partout dans le monde. Se battant, sa vie durant, pour la reconnaissance des peuples. Pourfendeur du colonialisme et du racisme. « Il est bon, bien et légitime d’être nègre », disait-il, tordant ainsi le cou au sentiment de supériorité de l’homme blanc.
Avec le Sénégalais Léopold Sédar Senghor et le Guyanais Léon-Gontran Damas, il donne à « la négritude » ses lettres de noblesse... Et tout un peuple retrouve sa fierté. Auteur du célèbre recueil de poèmes Cahier d’un retour au pays natal, ainsi que de nombreux autres ouvrages fondateurs, il restera dans l’Histoire comme l’un des plus grands auteurs du XXe siècle, marquant à jamais la littérature antillaise et mondiale par sa vision et son énergie créatrice. Cher Aimé, cher Papa Césaire, repose en paix.
REACTIONS : AIME CESAIRE POUR TOI ?
Hélène Faussart (Les Nubians), musicienne
Un pilier de la littérature francophone. Il n’a cessé de chérir nos racines noires. Il a su représenter une parole libre dans une histoire longue et changeante. Il a vécu beaucoup de grands événements du siècle dernier, que ce soit avant ou après la colonisation. Il a participé à enlever les chaînes du peuple noir.
Bétoule Fekkar-Lambiotte, auteur
Je l’ai connu quand j’étais conseillère du Président Senghor. Le chantre de la négritude et de la paix. Cette ambivalence était frappante. D’une part, son engagement pour l’identité noire, et de l’autre, un véritable homme de paix. Il laisse des textes remarquables, qui feront un jour, j’espère, partie de la littérature classique. Et surtout un héritage psychologique : son engagement pour lutter contre les discriminations à l’égard des Noirs, et son universalité.
Bams, artiste hip hop
Une figure consciente, lumineuse. Activiste, humaniste, Africain, Noir. Son héritage ? Lumière, connaissance, vie commune et une volonté de le défendre.
François Durpaire, historien
Un combattant de la liberté. Liberté politique, contre toute forme de domination. Liberté de conduite, car l’homme devait pour lui « marcher sans précepteur sur les chemins de la pensée ». Aimé Césaire était l’incarnation de l’universalisme caribéen, rappelant sans cesse que la négritude n’était « en aucun cas un racisme noir, mais une réaction au racisme blanc ». Il dénonçait avec force le complexe de supériorité de l’Occident.
Pascal Blanchard, historien
Un personnage à trois dimensions fondamentales. Un immense homme de lettres. En politique, le premier à énoncer une parole anti-colonialiste. Un des pères fondateurs de la négritude. Même si on peut la critiquer, elle représente les premiers pas de la fierté d’être noir. Il a ouvert une réflexion au sein de la société française : que signifie être Noir ? Il a prouvé que le combat politique mérite d’être mené. Il laisse aussi ses valeurs humanistes, comme « l’individu avant la couleur ».
LA PAROLE A... FRANCOISE VERGES
Professeur de sciences politiques à l’université de Londres.
Auteur d’un livre d’entretiens avec Aimé Césaire : Nègre je suis, nègre je resterai.
Aimé Césaire a parlé de l’identité caribéenne et de l’identité noire comme d’une histoire culturelle. La négritude n’est pas une cathédrale, ce n’est pas une identité essentialisée. Pour lui, c’est une identité dynamique, historiquement enracinée. Il avait horreur de tout ce qui ramenait cette identité du côté « victimaire », mais disait : « Je ne peux pas faire autrement que de penser à ce qui m’a fait naître sur cette île-là. » Il était aussi très intéressé par ce qui se passait dans tout le monde noir, dans la Caraïbe, mais aussi en Amérique et en Afrique. Il ne le considérait pas comme un monde unitaire, mais comme un monde qui partageait un certain nombre de choses.
Quant au mot de « négritude », Césaire et Senghor - ces très jeunes gens qui rencontraient tous ces autres Noirs, Africains et Américains - l’ont certainement élaboré ensemble quand ils se sont retrouvés à Paris. Pour la première fois, sans doute, ils se sont demandés : « Etre Noir, c’est quoi ? » Maintenant qu’en France, la question se pose à nouveau, c’est intéressant de repenser à ce qu’écrivait Césaire. Il disait que ça n’était pas facile d’être Antillais, d’être issu d’une histoire d’esclavage, de colonisation, pas facile d’avoir cette histoire insulaire, d’habiter sur ces petits territoires à l’économie et à la société fragiles. Quel est notre présent ? Quel est notre avenir ? Que faire quand on a été construit par la colonisation française ? Il faut, disait-il, inventer quelque chose, ça n’est pas facile, mais c’est intéressant. Il avait aussi une voix originale sur l’esclavage. Si on repense aux débats récents sur la question des réparations, imaginer de combler cette blessure, ce manque, il trouvait ça absurde. On ne refait pas l’histoire. Elle est là. Quant à l’esclavage, c’est un point complexe. Ce n’est pas seulement la souffrance et la déportation. Ce sont aussi les mondes créés au milieu de cette souffrance. Il y a la langue, l’écriture, la musique, une manière de vivre créole. Et surtout, cette aspiration jamais défaite à la liberté.
Source : Libération - Avril 2008