Race ou ethnie ? Minoritaire ou minoré ?

Mer, 09/09/2009
Par: Jean-Claude Tchicaya

Pour Respect Mag, Jean-Claude Tchicaya, porte-parole du Collectif Devoirs de Mémoires, s'interroge sur le bien-fondé des termes "ethnie" et "minorités" qui ont fleuri dans notre vocabulaire.

"RACE" OU "ETHNIE" ?

 Une confusion prévaut manifestement dans l’emploi des mots « race » et « ethnie ». Selon l’ouvrage Trésor de la langue française, ethnie est un « substantif féminin désignant un groupe d'êtres humains qui possède, en plus ou moins grande part, un héritage socio-culturel commun, en particulier la langue. La plus répandue des confusions est celle qui substitue la race à l'ethnie et réciproquement. (...) L'ethnie étant le groupement naturel pour la détermination duquel entrent en ligne de compte surtout la culture et la langue. Tandis que la race est un groupement déterminé par les savants. »
 
Cette confusion pointe un piège : utilisé à tort, le mot « ethnie », convoque, à l’instar du mot « race », un certain nombre de connotations péjoratives et s’adresse le plus souvent aux personnes des ex-colonies. Pourtant, ce mot est censé rassembler les personnes selon des critères de langue et de culture.
 
Mais alors, de quelle « ethnie » suis-je, êtes-vous, sommes-nous ? Qui que nous soyons, la réponse ne devrait-elle pas signer notre appartenance à la communauté nationale, plutôt que fallacieusement continuer à séparer et encourager certains d’entre « nous » à faire bande à part…
 

"MINORITAIRE" OU "MINORE" ?

Selon le droit et la constitution française, nous sommes une République une et indivisible, ce qui convoque tout le monde, individus et institutions, à ne minorer quiconque. Notre République constitue un cadre juridique et philosophique qui invite à ne réduire personne à sa couleur, son origine, son sexe, sa religion, son orientation sexuelle, son handicap… 

On peut alors légitimement se demander comment il est possible qu’une expression comme « minorités visibles » puisse servir, même sans malveillance pour beaucoup, à distinguer certaines parties de la population, certains Français, d’autres Français ? Car admettre l’existence de « minorités visibles », n’est-ce pas supposer l’existence d’« une majorité invisible », étalon, modèle « tronc », à l’aune de laquelle ces minorités sont invitées à être mesurées, voire à se conformer ?

La question se pose : devons-nous vraiment considérer que cette « majorité invisible » est la V.O de la France, dont les minorités seraient les versions sous-titrées ? Ce que ces termes rendent visible, c'est précisément ce que les personnes affublées de tous les noms depuis des siècles (démocratie ou non) trouvent stigmatisant... Ces expressions semblent assigner certains en périphérie dans leur propre pays plutôt que de soutenir un processus d’appartenance à la communauté nationale. Quand ces personnes sont-elles, seront-elles, considérées tout simplement comme « Françaises » (sans pour autant dénier leur origine) ?

« Minorités visibles » apparaît comme un euphémisme par rapport à d’autres termes qui ont précédé. Mais n'est-il pas temps de passer d’une logique qui minore à une qui respecterait chaque personne à égalité ? Logique qui permettrait à chacun d’être sujet de sa vie, plutôt qu’objet (de débats, d’instrumentalisations, de discriminations…). Et de réduire les réactions en miroir qui font se reproduire les stigmates.
 
Dans les années 80, les associations de banlieue ont mis en place une marche pour l’égalité, devenue par l’intermédiaire des institutions, sans que les marcheurs en aient fait la commande, la « marche des Beurs ». Les problèmes ont-ils été réglés depuis ? Ces termes réducteurs ne risquent-ils pas de fragiliser encore plus le sentiment d’appartenance à la nation, en dépit de ce que chacun peut en ressentir ? Il faudrait poser la question à tous ceux concernés, directement ou indirectement, notamment à la lumière des émeutes des banlieues où le trop-plein des inégalités et des discriminations s’est bruyamment exprimé.
 
Car le problème n’est pas tant d’appartenir ou non aux « minorités visibles ». Il est bien d’être, ou non, visiblement minorés, dans les discours et dans les faits, dans un espace national qui devrait être le garant de l’unité et de la cohésion nationale, et non de son uniformité. 
 
N'ignorons pas cependant que certains s’emparent de cette expression en cherchant à en tirer le meilleur. Le débat est ouvert pour concrétiser une France une et indivisible.

 


Humeur : ethnique ou pas ? Par Ousmane Ndiaye (journaliste)

L’expression est entrée dans le langage médiatique. Sans crier gare, ni qu’on y prenne garde. Au contraire. L’hebdo Marianne (n° 542) publie même une enquête fleuve sur « la  guerre des bandes ethniques » au cœur de Paris. Les milices se nomment Black-Block, Def Mafia, GDN. Allez, tous au bunker ! Mais avons-nous seulement pesé la violence du terme et sa part de stigmatisation ? Plus grave encore, son non-sens. On n’est pas voyou parce qu’arabe. La délinquance, c’est un échec, à la fois de l’individu et de la société. N’évacuons pas la complexité derrière les mots. L’exagération est une faute. Tout comme ce vieux travers médiatique qui lie systématiquement et bêtement la délinquance à l’origine : « agresseur d’origine  maghrébine... ». Nous devrions nous rappeler le viatique de Camus pendant la guerre d’Algérie : « Mal nommer les choses, c’est ajouter à la confusion du monde ».

 

 
Article paru dans
Numéro 23
Octobre - Novembre - Décembre 2009

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